Ignocratie #6

Moutons

 

En fin de journée, Simone Rancifos était allée rendre visite à ses copines de quartier, dont elle se fichait pas mal en réalité mais il le fallait bien. Simone ignorait pourquoi, du reste: elle n’avait jamais aucun plaisir à la compagnie de qui que ce soit. Mais elle n’était pas dépourvue d’intelligence et craignait plus que tout d’avoir l’air différent des autres Simone d’Ignocratie et d’ailleurs. Mais Hermyane ne s’y laissait pas prendre: elle était très différente des autres. Elle n’avait seulement pas encore trouvé en quoi précisément. Mais elle était persuadée d’une chose: lorsqu’elle le découvrirait, cela la conduirait à la Rouma. Et la Rouma dérobée devait absolument retrouver sa place – même poussiéreuse – sur les étagères du Musée d’Histoire pas Naturelle de Pignerpan, sinon tout serait définitivement perdu. Sauf peut-être pour une bactérie unicellulaire quelconque. Là encore, elle ne savait pas très bien d’où lui venait cette certitude viscérale mais elle s’y accrochait. Cette histoire embrouillée d’intuition: tout ça, tout ça…
Et lorsqu’enfin elle avait eu fini de faire semblant d’apprécier la compagnie d’êtres vivants – Simone Rancifos les haïssaient tous: du moindre petit ver de terre pourtant quasiment disparu au neveu sympathique de sa voisine qui l’avait percée à jour et ne la reluquait jamais dénudée dans son immense piscine, en passant par le chat tigrée de son fils – elle était rentrée s’enfermer chez elle pour attendre. Ce soir-là, Hermyane l’avait vérifié: elle n’attendait pourtant personne de réel. De toute façon, à part Charles qui ne venait que sur rendez-vous pour décharger son trop plein de désir et d’amour – mais il fallait à Simone six bonnes semaines au moins entre chaque décharge pour pouvoir sentir quoi que ce soit – et ces pauvres rejetons qui devaient prendre rendez-vous comme ce bon Charles, personne ne venait jamais voir Simone Rancifos. Sa compagnie était assommante: elle ne parlait que d’elle-même et comme – malheureusement pour elle – elle n’avait rien vécu en dehors des hautes grilles dorées de son immense propriété: il y avait fort peu à raconter. Alors Simone racontait toujours la même chose et c’était d’un ennui quasiment meurtrier. La dernière fois encore, son fils avait failli littéralement mourir d’ennui en l’écoutant longuement débiter à quel point elle ne savait pas si la viande du marché bio était meilleure que le poisson. Ou encore combien elle ignorait si sa voisine Marcelle appréciait qu’elle ait investi dans un nouvel aspirateur ou non. Sa voisine Marcelle n’avait évidemment que faire des détails logistiques et ménagers de sa marquise de voisine: elle avait pour sa part d’autres soucis tels que le cancer du colon de son mari, l’hyperactivité grandissante de son petit-fils que sa maîtresse d’école avait envoyé chez un psycho-neuro-ortho-logue ou quelque chose comme ça. Elle n’y comprenait pas grand-chose à tout ça cette pauvre Marcelle: elle avait fait le ménage dans des bureaux sirienpas le jour et quelques gardes de propriétés hors de portée pour elle, la nuit, toute sa chienne de vie durant. Il avait fallu au moins ça pour assumer sa vie de famille: un loyer sirienpa exorbitant, pour un 34m2 tout au plus, dans la XXème courbature de la ville où elle avait vécu trente ans avec son mari – déjà malade à l’époque d’un cancer de la peau parce qu’il avait en charge, dans un atelier quelconque, le nettoyage industriel des engins – et leurs quatre enfants. Alors, cette retraite au soleil, ils essayaient d’en profiter malgré les aléas de la vie et les interrogations ménagères de sa voisine n’intéressaient pas du tout Marcelle. Mais comme Marcelle était gentille – c’est souvent comme ça que les petites gens assument leur propre misère: ils ne la font payer à personne – elle n’osait pas le lui dire et acquiesçait poliment avant de prendre congé le plus vite possible de cette bonne femme étrange qui la mettait toujours un peu mal à l’aise: en sa compagnie, Marcelle, qui d’ordinaire était d’un tempérament enjoué, se retrouvait tout à coup envahie par des idées noires et fortement désagréables. De plus, elle n’était pas dupe: la Rancifos cherchait toujours à être reluquée par son mari lorsqu’elle pataugeait dans son immense piscine et elle n’aimait pas ça. Non pas qu’elle ne fasse pas confiance à son Marcel: après cinquante ans de bons et loyaux services respectifs, cette question ne se posait même plus mais tout de même, cela ne se faisait pas. Un point c’est tout. Elle n’avait peut-être été qu’une pauvre femme de ménage toute sa vie, la Marcelle, mais elle avait des principes.

 

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