Ignocratie #7

Moutons

Hermyane, faiblement éclairée par la lueur déclinante de ses bougies à la citronnelle, referma nerveusement son calepin de notes: il n’y avait rien de plus à découvrir dans les déplacements de ce suspect. Pourtant, quelque chose clochait. Mais pour ce soir, il était inutile d’insister; elle ne trouverait rien. Soudain, elle fut assaillie par le doute. Et si elle se trompait? Et si la Rancifos n’y était pour rien dans la dérobade de la Rouma?… Cela la terrifiait: quelle perte de temps et d’énergie, dans ce cas! Et le Temps et l’Énergie étaient devenus des denrées si rares et si précieuses en Ignocratie qu’elle n’avait pas le droit au Gâchis. Jamais. C’était une de ses devises; entre autres, fort nombreuses, qu’elle devait à ses multiples oncles, cousines ou grand-mères; nous en passerons et des meilleures.
Sa mère en tout premier lieu, par exemple, qui portait le nom brut et délicat à la fois de Madiwe Trégo, avait pour habitude de répondre aux méchancetés « mon cul, les olivettes! »; ce qui, pour qui ignorerait les us et coutumes d’Ignocratie ne veut absolument rien dire mais qui pourtant recèle un sens très profond: lorsque le monde est cruel et qu’il faut pourtant bien continuer à avancer, aller s’asseoir sous un bel olivier par une belle journée de juin possède des vertus hors du commun. D’abord, parce qu’il est bon de se reposer un peu lorsque l’on est las de la vie et de ses difficultés et qu’il n’y a pas meilleur endroit pour le faire qu’au pied d’un bel olivier planté là par un aïeul pour l’amour de sa descendance. Ensuite, parce que cet arbre fort joli est aussi fort généreux et que de ses beaux fruits bien gros et gras coule une sève salvatrice et nutritive. Et en Ignocratie, à l’heure des pénuries et grandes famines, c’est une denrée merveilleuse. Mais Hermyane l’avait remarqué: Madiwe n’employait plus que très rarement cette douce expression et cela l’inquiétait quant à l’avenir des oliviers d’Ignocratie et d’ailleurs. Ce qui sentait la bactérie unicellulaire à plein nez. Pour qui le nettoyait régulièrement en tout cas: ce qui n’était pas toujours le cas de Simone Rancifos. Hermyane, agacée, souffla ses bougies quasiment toutes consumées et décida qu’il était temps d’essayer de dormir: il était plus de deux heures du matin et, à l’aube, elle serait réveillée; aucun doute. Un sentiment d’urgence l’animait depuis fort longtemps et il ne cessait de s’accélérer depuis la dérobade de la Rouma qui devait absolument retrouver sa place sur les étagères poussiéreuses du Musée d’Histoires pas Naturelles du tout: c’était sa seule conviction profonde. Cela étant dit, elle ne se plaignait pas parce qu’en Ignocratie, on ignorait tant de choses qu’il était rare, doux et rassurant d’en posséder une. Beaucoup avait oublié le bonheur que c’est d’avoir une conviction profonde et c’est en songeant à la sienne qu’Hermyane plongea dans un sommeil merveilleux où des oliviers et des souris dansaient dans une prairie verdoyante.

 

 

 

 

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