Ignocratie #9

Moutons

Trois étages plus bas, donc, Hermyane bouillonnait toujours.
La Rancifos était habile et quoi qu’elle dissimule, elle faisait ça avec beaucoup d’astuce et d’ingéniosité; il fallait bien l’admettre. Hermyane était fatiguée de cette enquête. C’était, et de loin, la plus prenante qu’elle n’ait jamais eu à démêler. Pourtant, du temps où elle travaillait main dans la main avec Mika, assoiffés comme ils l’étaient – l’arrogance de leur jeune âge – de Justice et de travail bien fait: elle ne ménageait pas sa peine non plus. Mais là, c’était bien différent. D’abord, elle n’était plus si jeune et si féroce et puis – elle devait bien l’admettre en soupirant: elle était seule. Désespérément seule, pour affronter la Rancifos qui n’avait l’air de rien mais qui déployait un monstre de vice et de fourberie pour arriver à ses fins. Et ça, Hermyane pouvait le flairer à des kilomètres à la ronde. D’ailleurs, si elle avait encore fait équipe avec Mika: il le lui aurait confirmé sans aucun doute.
Mais Mika l’épuisait à ne jamais se souvenir de rien. Du reste, elle avait fini par se demander s’il n’en rajoutait pas un peu et Hermyane fuyait comme la peste la malhonnêteté. Car en Ignocratie, s’il y avait de nombreux ignorants, il y avait peu de gens malhonnêtes. Par contre, ceux qui l’étaient, en vertu du brouillard général, étaient à ses yeux impardonnables et dangereux. Agacée par toutes ces incessantes questions qui ne cessaient de l’assaillir, Hermyane ouvrit son calepin et se remit au travail: qu’est-ce qu’elle aimait ça!
N’ayant rien trouvé de valable sur Rancifos, Hermyane fit ce que tout enquêteur qui se respecte fait toujours: elle se pencha plus avant sur les proches de son suspect. La fille de Rancifos, bien qu’étant son premier enfant, n’avait suscité chez Simone que très peu d’intérêt. Elle avait choisi son nom au hasard, en compulsant une revue quelconque et médiocre: Amélia Oursin – cela aurait pu être pire – avait donc grandi gentiment, sans rien dire, sans jamais se plaindre: certains sont comme ça; ils font feu de tout bois. Peut-être parce qu’ils n’ont pas le choix. Rancifos ne s’était pas creusé davantage les méninges pour son fils, qui arriva quelques années plus tard et il portait le nom peu commun de Sinodul Movic. Il faut dire qu’en Ignocratie, les arbres généalogiques étant trop embrouillés et les gens ne sachant plus trop qui ils étaient chaque matin, il n’était plus nécessaire de transmettre quoi que ce soit: encore moins un patronyme. Ainsi, chacun pouvait décider, tout à loisir, d’appeler son enfant au gré de ses fantaisies: Oursin, Denleze, Trégo ou encore Clitorine et Masturbin. Hermyane avait eu à enquêter sur l’assassinat de deux enfants de ce nom-là, quelques années auparavant.
Hermyane se pencha donc davantage sur le cas de Sinodul, qu’elle avait aperçu brièvement lors d’une de ses planques devant chez la Rancifos et qui, elle devait bien l’admettre: ne manquait pas de charme, à ses yeux. Quelque chose d’indicible dans le regard. Un mélange de ténèbres et de grandeur. Mais elle chassa d’un revers de la main ces émois qu’elle ne connaissait que trop bien et qui lui avaient déjà coûté son cœur et le peu qu’elle avait d’amour pour elle-même avec Mika, bien des années auparavant. Ce que les choses simples pouvaient être compliquées en Ignocratie, se dit-elle en se remettant au boulot avec ardeur – car à défaut de pouvoir la décharger avec un homme, son ardeur: il fallait bien qu’elle en fasse quelque chose…

 

 

 

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