Ignocratie #18

Moutons

Ce matin-là, Hermyane se réveilla avec une douleur lancinante dans la main gauche et une lumière blanchâtre de néon d’abattoir au dessus de la tête; la lumière blanchâtre dans les yeux ne lui empêcha pourtant pas de réaliser combien elle était en mauvaise posture. Son Chef le Jorma Vian-Jichelm Deal le lui avait pourtant répété tant de fois: ne jamais se risquer à une opération de terrain trop périlleuse seule. Seulement voilà, elle avait deux problèmes majeurs dans cette affaire de dérobade de la Rouma: primo – personne ne la considérait comme une enquête importante, alors périlleuse, encore moins. Deuxio, elle était seule, puisque Mika ne pouvait définitivement plus l’aider et elle ne pouvait pas lui en vouloir pour ça: sa mémoire, tout ça tout ça… Et cette pauvre Molie Chus faisait ce qu’elle pouvait, mais nous avons déjà dit combien il était épuisant de gérer Mika et ses amnésies; et elle ne connaissait toujours pas Hermyane alors il lui était difficile de lui faire confiance et de lui demander de l’aide. Pourtant, Mika allait de moins en moins bien et ça, elle le voyait bien. D’autant qu’elle n’ignorait probablement pas la relation que ces deux-là avaient entretenue durant trois jours, bien des années auparavant. Et ce qui la gênait beaucoup, il faut le dire, c’est que malgré ses amnésies pathologiques, Mika n’oubliait jamais vraiment sa vieille collègue et il n’était pas rare de l’entendre encore lui demander: Molie, tu sais où se trouve cette vieille Hermyane? Il y a quelque chose qui cloche, je le sens…

Mais comme tout clochait en Ignocratie, elle ne savait que faire de l’inquiétude de son non-époux. Car en Ignocratie, de la même façon qu’il y avait la non-famille et la famille; on pouvait trouver des époux et des non-époux, des femmes et des non-femmes. L’essentiel étant l’attachement: et Molie n’en manquait pas envers son Zalloueg, ce qui finissait de la préoccuper. Mais elle était fatiguée et elle ignorait qu’Hermyane se trouvait à l’heure actuelle dans l’un des innombrables abattoirs d’Ignocratie et d’ailleurs, où on lui recollait les débris de sa main gauche. C’était celle qui lui servait le plus, Hermyane se maudit une fois plus intérieurement pour cette erreur de terrain de débutante: jamais elle n’aurait dû poursuivre cette planque devant le domicile de Sinodul et sa compagne Aube Doursier si longtemps. La fatigue l’avait gagnée mais elle l’avait ignorée et les miaulements de détresse d’un chat – et Hermyane les aimait tant! – avait fini de la convaincre de pénétrer, même illégalement et sans l’accord de son chef, dans le domicile de Sinodul et Aube. Puis, plus rien, le trou noir jusqu’à son réveil dans cette chambre d’abattoir où des gens très gentils étaient aux petits soins avec elle. Heureusement, les gens qui travaillaient dans les abattoirs – nouvelle version des hôpitaux, faute de moyens et de personnels – pour la plupart, étaient restés des humains soucieux de la santé et du bien-être des animaux et des gens qui y transitaient. Et Hermyane avait une chance inouïe: l’équipe qui s’occupait de recoller les débris de sa main était formidable. C’est que, pour pénétrer chez Sinodul et Aube afin de porter secours à ce chat, elle n’avait pas réfléchi et avait fracassé la vitre de la fenêtre avec sa main. Pourtant, un caillou aurait parfaitement fait l’affaire avec cette petite vitre de rien du tout pas épaisse; mais l’inquiétude, la précipitation et la fatigue, tout ça tout ça…

 

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