Ignocratie #19

Moutons

Confortablement installée dans sa chambre d’attente, Hermyane travaillait; péniblement, certes, puisqu’elle était gauchère et que sa main droite était malhabile à écrire et à effectuer les recherches nécessaires à son enquête sur la dérobade de la Rouma. Elle avait lu les gros titres des Non-Nouvelles du jour et le Musée d’Histoire Pas Naturelle du tout s’était effondré définitivement. Cela l’avait alarmée, bien sûr, mais elle pouvait difficilement faire mieux à l’heure actuelle. Alors, comme à son habitude, quand tout allait de travers – ce qui était si fréquent en Ignocratie, vous ne l’ignorez plus – elle planchait sur ses indices. La Rancifos, donc, avait menti quant à ses déplacements avec sa « copine Tétigne »: elle prétendait partir randonner avec elle chaque mardi et chaque jeudi. Évidemment, il n’y avait rien qu’à jeter un coup d’œil, même furtif, sur ses grosses cuisses pleines de gras pour savoir qu’elle ne randonnait pas: et encore moins avec une amie qui n’existait pas. De toute façon, nous l’avons dit, la Rancifos n’aimait rien, ni personne, à part elle-même; alors de là à avoir une amie, même avec un nom étrange: fallait pas déconner. Mais, alors, que faisait cette bonne femme à l’odeur rance et à la langue pleine de mensonges, chaque mardi et chaque jeudi; elle qui rechignait tant à franchir les grilles dorées de sa grande maison hors de propos avec toute la misère qui régnait en Ignocratie comme ailleurs?

Hermyane éplucha toutes les possibilités: elle ne faisait pas ses courses de gourmet; ça s’était le lundi. Elle ne se pavanait pas au bord de la non-plage en mangeant une crème glacée: ça s’était le mercredi. Ce bon Charles, elle le casait le vendredi, le samedi et/ou le dimanche; c’était selon, si elle devait faire semblant de passer du temps avec sa non-famille: Sinodul et Aube ou Amélia Oursin et son adorable petite fille du nom d’Arcagne. Le pauvre Fabad Barjien, le père de la gamine, avait été éjecté manu militari de la non-famille de la Rancifos; probablement parce qu’elle ne le jugeait pas assez bien pour appartenir à sa lignée et que sa non-fille Amélia n’avait pas encore trouvé le courage de dire à sa non-mère d’aller faire voir son gras ailleurs. La pauvre était bien seule, désormais, pour élever la petite Arcagne et elle craignait – fort à propos, vous en conviendrez, vu l’état des ressources d’Ignocratie et d’ailleurs – d’en manquer pour ce tout petit enfant, à peine éclos…

 

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