Ignocratie #20

Moutons

Hermyane avait mal. Mais elle aurait eu peine à dire si c’était davantage à sa main meurtrie – dont l’équipe de soins des abattoirs avait du reste pris grand soin, dieu les préserve – ou à son petit cœur fragile et bien éméché. De toute façon, personne ne lui posait jamais vraiment la question. Elle ne s’en plaignait pas, en fait: c’était de sa faute, aussi. Il fallait toujours qu’elle garde le Sourire et quand on lui demandait si ça allait, elle répondait inlassablement: Oui, Merci Beaucoup. C’est que sa mère, Madiwe, qui avait également beaucoup souffert – mais qui donc, à part la Rancifos et la Bouphie, n’avait pas connu la souffrance, en Ignocratie et ailleurs? – lui avait appris la Dignité. On est tous égaux, Hermyane, on souffre et on est tous dans la même file d’attente pour la Mort, lui disait-elle souvent. Et puis, Hermyane avait aussi appris, lors d’une de ses nombreuses enquêtes, de la bouche Sage et Bien-Intentionnée d’une Vieille Dame du nom de Manie-Rhose Rasen, que les grandes Douleurs étaient muettes; alors voilà: Hermyane se taisait et elle serrait les dents. De toute façon, vu l’urgence actuelle et l’arrivée de plus en plus pressante de la Bactérie Unicellulaire: elle n’avait absolument pas le temps pour les atermoiements divers et avariés. Il fallait qu’elle poursuive cette enquête et surtout, surtout: qu’elle parvienne à la résoudre. Son Chef était trop occupé et Mika l’avait définitivement oubliée, cette fois. Ce qui était une bonne chose, car même si Hermyane l’avait toujours considéré comme son Ami, comme Miledo Esciou avant et après elle: il était trop épuisant. Et puis, elle le savait entre les mains amoureuses et bienveillantes de cette Molie qu’elle ne connaissait pas mais en qui elle avait toute Confiance. Les femmes d’Ignocratie étaient comme ça: au premier coup d’œil, elles savaient à qui elles avaient affaire. Même les Marquises telles que la Rancifos, la Bouphie Sorcier ou encore cette saloperie de Falali Gémix. Une pauvre chose sans importance qu’elle avait eu à interroger lors d’une enquête sur le Vol d’un Enfant et dont elle se souvenait parfaitement: pour sa bêtise crasse, son inutilité incroyable et la béance de son cœur qui débordait d’Orgueil. Et Hermyane trouvait que l’Orgueil, la Bêtise et l’Inutilité étaient impardonnables pour toute Femme qui se respectait, en Ignocratie ou ailleurs.

En ce qui concernait les Hommes, d’Ignocratie et d’ailleurs, Hermyane était lasse de leurs paradoxes et de leur lâcheté. Mika d’abord qui avait préféré un service administratif et lui avait laissé le travail de terrain, TOUS ses ex Non-Compagnons qui n’avaient jamais eu le courage de supporter Hermyane et sa trop nombreuse famille. Et qui avaient osé lui reprocher de lui donner une place trop importante dans sa Vie. Et puis quoi, encore? Et maintenant ce Sinodul qui occupait toutes ses pensées et se permettait de lui infliger, avec sa souffrance, son regard plein de ténèbres et son sourire si charmant; des battements si violents dans son cœur alors qu’elle ne le connaissait ni d’Eve, ni d’Adam: mais quel toupet! Hermyane désespérait un peu. Tout à coup, elle se souvint d’un collègue, avec lequel elle avait travaillé il y a fort longtemps, sur cette affaire d’assassinat d’enfants du nom de Clitorine et Masturbin – comme si des patronymes pareils n’étaient pas suffisants; paix à leur pauvre âme jamais retrouvée.

Comment s’appelait-il, déjà, ce collègue?

Hermyane coinçait; pourtant on lui prêtait une mémoire d’Éléphante. Elle décida de se rouler un joint et d’aller le fumer en marchant jusqu’au Parc Ni Naturel Ni Protégé de Pignerpan – ou Panini, pour aller plus vite. Le gentil personnel des abattoirs le lui avait permis et le Panini était tout près.

En marchant et en fumant, le nom de ce collègue respectable et consciencieux lui revint: Guérem Zojémé. Elle irait le voir dès demain matin, quand elle sortirait des abattoirs, si sa santé le permettait. Pour l’heure, elle avait assez travaillé: elle devait essayer de se reposer et de se divertir… Oui, mais comment? Car dans sa belle chambre d’attente très coquette et confortable, qu’elle avait la chance incroyable d’occuper seule: il n’y avait rien pour se divertir et Hermyane n’était pas fatiguée. La télévision était payante et elle n’avait pas les moyens de se la payer. On lui avait bien dit qu’elle avait accès gratuitement à TV-Non-News mais cela ne l’intéressait pas. On lui avait proposé la radio: mais les programmes du soir des Non-Journalistes-Non-Animateurs qui se pignolaient au son de leurs propres voix et glissaient, de temps en temps, un ou deux morceaux poussiéreux et stériles, non plus.

Peut-être qu’elle travaillerait encore un peu, dans ce cas: on était aux petits soins ici avec elle, elle avait eu droit à des anti-douleurs, une merveilleuse soupe, il régnait un calme rarissime et il faisait chaud. Et comme elle ne savait pas de quoi serait fait son lendemain, elle préférait mettre à profit cette aubaine. De toute façon, qui pouvait prétendre Demain?

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