Ignocratie #21

Moutons

Madiwe Trégo, pour prédire l’avenir, n’avait pas été si mauvaise, à bien y réfléchir…

Hermyane songeait à ses dernières paroles, lorsqu’elle l’avait laissée sur le quai d’une gare, il y a fort longtemps et alors qu’Hermyane partait en mission secrète pour une enquête qu’elle avait oubliée. Tu réfléchis trop, Ma Pauvre Fille, toutes ces enquêtes te mangent le Cerveau…

Sa Mère n’avait pas tort, elle avait le cerveau tout grignoté par ses suspects, indices et témoins divers et avariés. Mais qu’aurait-elle pu faire d’autre, elle se le demandait? Ses non-soeurs Lirnaett et Sireyne avaient des dons, elles: la première préparait des plats gourmands et pas chers; dignes des dieux mais pour tous les pauvres d’Ignocratie et d’ailleurs. C’est qu’elle avait beaucoup voyagé pour ramener des idées, des épices et des sourires d’enfants: cela se sentait dans ses plats délicieux. La seconde avait un coup de crayon formidable et savait peindre sa Vie de mille couleurs. Pour l’heure, cependant, elle avait posé ses pinceaux afin d’élever, avec Rigueur, Amour et une Énergie colossale deux petits marmots extraordinaires: un petit garçon brave et intelligent du nom d’Akulo et une belle petite fille tout aussi maligne du nom d’Alélic. Mais Hermyane préférait ne pas trop penser à eux: ces histoires de ressources bientôt finies et d’eau potable, tout ça tout ça. Son unique don, à elle: enquêter. Alors, elle essaya de se remettre au travail. Mais la pensée inattendue d’un ancien amant l’en empêcha…

Dorgne Lière Pe La Houxe; cet homme au nom exotique, elle l’avait justement rencontré lors de sa mission à l’étranger peu avant que Madiwe ne la mette en garde contre les souris qui aller bouffer sa cervelle. Mais le beau Dorgne, par sa présence, sa délicatesse et, il faut bien l’admettre, son ardeur à satisfaire sa chair brûlante; l’avait préservée de toutes les souris grignoteuses de crâne. Même Mika, qui à l’époque lui mettait la misère avec ses pertes de mémoire, de sommeil, d’appétit, de lunettes de soleil et de portefeuilles et qui l’éreintait, littéralement, avait disparu de ses pensées. C’est qu’il l’inquiétait tant, encore aujourd’hui, qu’elle y pensait toujours un peu. Même s’il n’avait rien fait d’autre pour le mériter que malmener son cœur pendant trois jours. Elle espérait que Molie s’en tirait mieux et que ces deux-là se portaient bien. Pourtant, elle en doutait. Toujours cette satanée intuition viscérale à laquelle elle ne pouvait pas faire autrement que de s’accrocher: profession de merde qu’elle avait choisie! Les siens avaient raison: sa vie était ratée, elle était seule, maigrichonne – comme cette pauvre Aube Doursier – et tellement désespérée par cette enquête qui ne progressait pas d’une semelle.

Elle aurait dû essayer de dormir un peu mais le sommeil la fuyait comme la peste, surtout depuis qu’elle avait appris la dérobade de la Rouma et que son unique suspect était Simone Rancifos: une Marquise comme on en fait plus en Ignocratie; intouchable et indiscutablement protégée par ses grilles dorées et son gras autour des cuisses et du Cœur. A bien y réfléchir: ce n’était pas un fait si rare en Ignocratie, comme  ailleurs. En effet, Dorgne, qui lui avait fait défaut si vite malgré l’attirance réciproque et sauvage de leurs chairs respectives devaient, lui aussi, avoir été élevé par une Simone mal embouchée et peu intelligente. C’est qu’Hermyane avait appris à faire la différence entre éducation, culture et Intelligence. Et si certaines se pavanaient le cul à l’air au bord de leur piscine alors que l’eau potable manquait partout, c’est qu’elles en manquaient cruellement, d’intelligence! Vous n’êtes pas d’accord? Une Cervelle sans Cœur, c’est un peu comme un champ semé de Graines mais sans une seule goutte d’Eau: on a beau prier pour que ça pousse: rien ne se produit! Voilà! C’était simple comme bonjour et même sa grand-mère maternelle, Clarice Tu – que l’on avait traitée de débile toute sa chienne de vie, parce qu’elle n’avait pas eu la chance d’aller à l’école pour y apprendre le B-A BA de la lecture et de l’écriture – le savait. Elle avait d’ailleurs appris tant de choses, Clarice, à la Ferme de son Père et de sa Mère. Malheureusement, sa mère l’ayant abandonnée d’une Vrupture d’anérisme alors qu’elle n’avait pas plus de douze ans, lui laissant six frères et tout le travail : elle s’était mariée le plus vite possible à un bel Indien nommé Francis Ron Danheze. Et elle avait oublié tout ce que la Terre lui avait enseigné. Et puis, la souffrance rend amnésique, c’est bien connu. Et puis, l’embrouillement général d’Ignocratie et d’ailleurs: tout ça, tout ça… Hermyane soupira et songea à sa frangine: peut-être était-elle en train de préparer une soupe, un Tiramisu et dix plats gratinés – tout ça, tout ça! C’était à elle, qu’elle devait cette expression, ma foi fort commode quand elle piétinait sur une enquête. Elle savait parfaitement ce que faisait Sireyne, en tout cas: elle torchait le cul de ses marmots, comme une Maman digne de ce nom qu’elle était, indiscutablement.

 

 

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