Ignocratie #23

Moutons

 

Hermyane était toujours préoccupée par son enquête mais elle était encore clouée au lit dans sa chambre d’attente des abattoirs de Pignerpan. Il y avait des complications liées à sa main meurtrie – comme elle se maudissait son coup de sang de l’autre jour! Maintenant, elle avait tout gagné: elle était obligée d’attendre qu’on ait fini de lui recoller les morceaux de tendon de son pouce gauche et pendant de temps-là, la Rancifos était libre de faire ce que bon lui semblait. Et comme cette bonne femme laide et puante, qui manquait cruellement de Cœur et d’Intelligence, ne manquait certainement pas de Vice et d’idées à la mords-moi-le-nœud pour se tirer de toutes les situations: elle la soupçonnait de préparer sa fuite. Évidemment, elle savait qu’Hermyane était sur ses traces: la Rouma devait disparaître. Hermyane était persuadée que c’était là son plan pour s’en tirer, une fois de plus. Parce que, sans la Rouma, Hermyane ne pourrait plus prouver la dérobade et son crime resterait impuni. Mais ce qui la chiffonnait davantage encore, c’était cette histoire de hangar sur les quais. Que cachait donc la Rancifos dans cet endroit si peu fréquentable que les Marquises dans son genre avaient plutôt tendance à fuir à toutes jambes, grasses et brûlées par le soleil; il va sans dire? La Rouma? Certainement. Mais prendre de tels risques pour un larcin si menu dont personne n’avait que faire: cela lui paraissait un peu trop gros. Presque autant que le cul de cette saloperie de Falali Gémix dont elle se souvenait parfaitement bien, étrangement. Les souvenirs sont comme ça, parfois: certains insistent pour rester graver alors qu’on ne leur prête aucune importance – Hermyane n’avait que faire des grosses fesses mal lavées de cette chose inutile de Falali Gémix, seulement voilà: elle s’en souvenait parfaitement! Par contre, elle aurait préféré avoir gardé en mémoire le numéro du hangar dans lequel elle avait vu pénétrer la Rancifos et ses fesses tout aussi grosses et mal lavées que celles que la Falali; mais non, rien à faire, il lui échappait. Elle soupira et donna machinalement un coup de poing sur la table de chevet avec sa main gauche: la douleur fut foudroyante et elle eut toutes les peines du monde à retenir un cri de douleur. Mais Hermyane avait appris à serrer les dents toute sa vie, alors elle soupira profondément et attendit que l’apaisement vienne. Il venait toujours; il suffisait de le vouloir très fort. Et Hermyane avait une Volonté de Fer: un trait de caractère qu’elle tenait évidemment de sa mère, Madiwe; qui elle-même le tenait de sa mère, et cætera, et cætera, et cætera.

En Ignocratie, on ignorait tout, c’est vrai. Mais les Chairs avaient gardé la mémoire des ancêtres et là où les êtres avaient oublié: la Peau, le Sang et les Tripes savaient se souvenir, eux. Et fort heureusement pour tous les pauvres gens d’Ignocratie et d’ailleurs; sinon ils auraient disparu de la surface de la Terre depuis fort longtemps. La laissant à tous les Nantis ignorants et sans Expérience qui ne possédaient tout que parce qu’ils l’avaient volé. Soit eux, soit leurs parents, soit leurs grands-parents, et cætera, et cætera, et cætera.

Mais Hermyane estimait que les enfants n’avaient pas à payer pour les crimes de leurs parents, alors elle se concentrait sur son enquête présente: qui avait-il de si précieux dans le hangar de la Rancifos, en dehors de la Rouma, c’était une évidence?…

 

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