Ignocratie #29

Moutons

 

Hermyane ruminait: le terrain lui manquait terriblement. Oui, c’est vrai, elle était bien traitée à la Résidence de la Brise Du Héron Halos: elle y mangeait à sa faim trois fois par jour – et tout le monde ne peut pas en dire autant, en Ignocratie comme ailleurs. Elle y avait chaud et ce n’était pas non plus le cas de tous ceux qui mouraient littéralement de froid dans les rues d’Ignocratie et d’ailleurs, chaque hiver, et ce depuis bien trop longtemps. Et elle s’y faisait des Amies. Des Âmes si belles et pourtant si mal traitées par la vie. Ce qui mettait Hermyane hors d’elle plus que tout autre chose: plus que le froid et la grêle sur les choux naissants dans un potager, plus que le torrent gorgé des pluies diluviennes d’automne de février – l’embrouillement météorologique d’Ignocratie, tout ça, tout ça – plus que le soleil meurtrier d’Avril qui cuisait les cerises avant même que les merles n’aient le temps de les picorer et de les laisser pourrir.

Oui, quand la vie meurtrissait à en mourir les êtres dotés d’âmes profondes et belles, Hermyane fulminait. Parce que cela n’avait rien de logique. Et la Vie était Logique; c’était pour elle une certitude. Qui donc, se cachait alors derrière l’acharnement qu’avait subi son amie Vénus-Saïcha Anora – quel nom délicat de déesses – pour que celle-ci n’ait jamais eu droit au Bonheur qu’elle méritait au moins autant que tous les êtres vivants de cette Belle Planète toujours menacée par la Bactérie Unicellulaire.

Elle fuma un gros joint, pour cela elle devait se cacher sur le petit banc au fond du jardin en friche où poussaient pêle-mêle des courgettes, quelques fleurs et des arbres malades qu’elle n’avait même pas pu reconnaître. Un chat noir passa et l’ignora totalement; ce qui lui procura un sentiment de paix intense et profond: parfois Hermyane aurait préféré être invisible, n’avoir jamais à parler à qui que ce soit pour pouvoir écouter le vent dans les feuilles et le chant des mésanges. Mais ses enquêtes, l’eau potable, Lirnaett et ses soupes, Akulo, Alélic, Sireyne et son Mari, Madiwe et son non-père – qu’elle considérait davantage comme son père que celui qui n’avait laissé à Madiwe que ses spermatozoïdes; parce que ses couilles n’avaient pas survécu à la grande beauté et au fort tempérament de Lionne de cette femme qu’il n’avait pas su comprendre et aimer comme elle le méritait. C’est que les hommes d’Ignocratie croient connaître la souffrance et ne réalisent quasiment jamais que les lionnes, qu’ils aiment pour les déchiqueter en morceaux trois jours après, portent plus de misère sur leur dos que ne pourraient le supporter leurs petites épaules fragiles et gonflées par des stéroïdes… L’embrouillement général, tout ça, tout ça. Mais Pierrot Anarmej avait su rattraper le tir en s’en sortait bien avec Madiwe, ses filles, ses frères, sa sœur, ses belles-sœurs, son beau-frère, ses neveux et nièces, son demi-frère et sa demie-belle-sœur et une tripotée de cousinades, par-ci, par-là. Une Non-Famille classique d’Ignocratie, en somme. Mais l’Anarmej s’y plaisait plutôt bien et cela maintenait un certain équilibre, rassurant et rare, qu’Hermyane appréciait. Alors cette foutue Bactérie Unicellulaire et toutes ces belles âmes maltraitées lui foutaient et le cafard et la rage, un peu, aussi… Si seulement elle pouvait prouver que la Rancifos avait bien dérobé la Rouma et si elle découvrait ce qui se cachait dans son hangar officieux des quais de Pignerpan; alors tout ce beau Monde avait une chance, elle en était certaine. Même cet arbre malade, là, tout près d’elle, trouverait remède à sa douleur, songea-t-elle en recrachant la dernière bouffée de son joint. Il était plus de onze heures du soir et elle avait dépassé le couvre-feu. Il fallait qu’elle essaye de dormir. Elle espérait qu’elle rêverait de libellules bleues et de Cosmos blancs et mauves recouverts d’abeilles. Peut-être qu’ainsi, au réveil, elle reviendrait avec le parfum délicat de cette fleur qui était sa préférée et le bourdonnement merveilleux de ces insectes indispensables, disciplinés et en voie de disparition. En Ignocratie, comme ailleurs…

 

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