Ignocratie #31

Moutons

Finalement, les occupations n’avaient pas manqué au Dartim. Certes, le lieu était en apparence moins accueillant: le petit banc au fond du jardin manquait à l’appel et les chats qu’il fallait chasser. Il y avait aussi cette histoire de cafards dans la cuisine et dans le micro-ondes. Mais c’est une histoire tellement banale en Ignocratie et ailleurs qu’Hermyane avait oublié de le signaler au surveillant mal embouché. De toute façon, celui-là, il avait Hermyane dans le pif. Comme tous les surveillants, la plupart du temps. C’est qu’Hermyane avait beaucoup de mal à supporter l’autorité. Ou, pour être plus précis, elle exécrait l’abus de pouvoir. Et ce surveillant-là était un peu trop costaud et un peu trop gueulard, à son goût. C’est qu’elle pensait, avec une certitude acquise sur le Terrain, que pour encadrer des Sans-Abris-Convalescents-Malmenés-Avec-Ou-Sans-Enfants malmenés par la vie, il fallait un savant dosage de poigne et de douceur. Et les costauds braillards manquaient assurément de douceur. Il y avait une surveillante, aussi, qui avait Hermyane dans le pif; celle-là, c’était parce qu’Hermyane l’avait percée à jour: une poigne de vieillard malade et une douceur feinte à en avoir la gerbe. Un peu comme la Rancifos: rien de naturel quand elle souriait ou essayait d’être gentille. Une Marquise refoulée par la haute et mise au placard chez les pauvres qui tentait désespérément de se faire croire qu’elle aimait ça, s’occuper des pauvres. Mais Hermyane y voyait tellement clair dans le jeu de l’Imposture. C’était quand même son métier, bordel! Alors, quand la surveillante avait tenté de jouer les gros bras et avait osé monter le ton avec Hermyane – chose qu’elle ne supportait pas: l’autorité, tout ça tout ça – Hermyane avait préféré tourner les talons plutôt que de lui mettre le nez sur la joue de sa main valide. C’est qu’après le Dartim, c’était la Rue, la vraie. Et le froid, les loups affamées, tout ça, tout ça: c’est pas qu’elle tenait tant que ça à sa vie, notre Hermyane; après tout, tant d’êtres la perdaient chaque jour: sous les bombes, le froid ou l’indifférence de tous. Non, mais elle avait une enquête à boucler et elle mettait un point d’honneur à toujours finir le travail pour lequel on la payait. De plus, au Dartim, elle se sentait chez elle plus que n’importe où ailleurs; c’était calme, elle pouvait faire le ménage comme chez elle – et elle avait un remède imparable contre les cafards, qu’elle tenait de sa mère: vinaigre blanc, citron, alcool. D’ailleurs, elle n’avait pas perdu une minute et le Dartim et sa cuisine étaient désormais rutilants! Son amie Nialaem, avec qui elle partageait une chambre qui sentait si bon désormais, en était ravie aussi et le beau Carabab, par sa présence rassurante, son sourire charmant et sa force tranquille lui mettait du baume au cœur. Les intrusions de Sinodul avaient largement diminué, d’ailleurs, depuis son arrivée au Dartim et sa rencontre avec ce bel homme à la peau couleur d’ébène et au cœur Brave et Généreux. C’était un peu comme des vacances, finalement. Si le surveillant mal embouché et la surveillante aux grosses fesses avaient voulu punir Hermyane d’être ce qu’elle était: c’était raté! Cela la fit sourire, alors qu’elle s’apprêtait à s’endormir paisiblement, dans un parfum ambiant de citron et de bienveillance. Rêverait-elle du beau Carabab ou de fleurs aux parfums exotiques, ou d’abeilles et de papillons? Peut-être tout cela à la fois. Si elle pouvait choisir: elle déciderait de rêver que Carabab lui faisait tendrement l’amour. C’est que ça faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas eu droit aux plaisirs de la chair et elle avait beau disposer de tout un tas de travail pour évacuer ses ardeurs: elle était tout de même une Femme! Et c’est qu’elle aimait ça, en plus, mélanger sa chair avec un Homme, pour peu qu’il soit Brave et Généreux; ce qui était indiscutablement le cas de celui-là… Mais Hermyane n’oserait jamais faire le premier pas, c’était évident. Trop fleur bleue et vieille école, cette conne. Il n’y avait plus qu’à espérer que les fleurs et les insectes de ses rêves feraient une place au beau corps musclé plein de fougue et de maîtrise de Carabab…

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