Ignocratie #34

Moutons

Hermyane avait bien dormi cette nuit: était-ce le joint qu’elle avait partagé avec son amie Vénus-Saïcha Anora ou la paix qui l’envahissait peu à peu? Cela faisait si longtemps qu’elle ne s’était pas sentie aussi bien: son Chef le Jorma Vian-Jichelm Deal, même s’il n’en disait mot, était avec elle, elle le savait. Elle avait Confiance en son sens de la justice et ils avaient en commun ce trait de caractère, peu commun, qui consistait à ne jamais rien traiter à la légère; pas même un menu larcin tel que la dérobade de la Rouma. Et elle savait qu’elle n’était pas la seule à considérer le stoïcisme de la Rancifos comme fort déplacé compte tenu de l’Urgence actuelle: l’embrouillement météorologique, les fractures sociales de plus en plus abyssales, la non-nourriture qui laissait croire aux gens qu’ils s’étaient nourris alors qu’ils n’avaient fait que le faire croire à leurs corps affamés; l’Eau Potable bientôt finie et nous en passerons et des bien pires; telles que la violence inouïe que subissait les êtres aux quatre coins de la Planète, la barbarie, les tortures. Partout, où qu’elle pose son regard attentif, Hernyane ne voyait que Misère et Souffrance et la Rancifos, elle, ne cessait de rester inébranlable: dans ses déplacements, dans ses humeurs plutôt constantes, dans ses habitudes de Marquise autoproclamée. Et qu’il lui fallait toujours de l’eau en bouteille, et qu’il lui fallait des produits bios pour son petit estomac fragile et qu’il lui fallait des programmes télévisuels pas trop compliqués et qu’il ne lui fallait surtout jamais ouvrir un Bouquin; au cas ou que ça l’oblige à réaliser qu’elle n’était pas seule au monde. Car Hermyane avait une conviction profonde quant aux romans, tant critiqués par tous les pignoleurs de service qui ne voyaient que par les essais-théories-postulats-concepts à la mords-moi-le-nœud auxquels elle avait fini par de venir allergique: ils obligeaient les égocentriques à réaliser la présence d’autres êtres humains, de chair et d’os. Car derrière chaque personnage se cachait un écrivain attentif qui avait observé très longtemps des tas de gens bien réels avant de composer, comme une mosaïque, un Personnage fictif aux dimensions universelles. Un être, plus un autre, plus encore un autre: et on avait là de quoi créer un Personnage complet, fait d’émotions, d’expériences et de réalités personnelles. Et lire un roman, pour Hermyane, c’était un peu comme assimiler la réalité de tant de gens divers et variés. Mais la Rancifos ne pouvait tolérer une telle intrusion dans sa petite personne qu’elle jugeait si importante; sinon, comment poursuivre sa routine et son bronzage de gras au bord de sa piscine pleine d’eau javellisée?

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