IGNOCRATIE #37

Moutons

 

Hermyane avait mis les bouchées triples ces trois dernières semaines. Ce qui signifiait qu’elle n’avait pas pris un gramme car elle n’avait pas pris le temps de manger correctement – mais qui le peut, en Ignocratie, comme ailleurs? Entre ceux qui triment toute la journée pour un salaire médiocre et qui croient se nourrir et se font enfler – au sens propre comme au sens figuré – par les sels ajoutés et sucres divers et avariés de la non-bouffe distribuée partout; et ceux qui essayent de produire de la Nourriture, réelle et nutritive, et qui se font littéralement engloutir par les géants du multi-agro-chimico et tout le tintouin habituel; peu parvenait à prendre, non pas du poids, mais de la masse musculaire saine et vigoureuse en Ignocratie, comme ailleurs. Ce qui donnait, grosso merdo, des cotons-tiges de la trempe d’Hermyane ou des grosses fesses charnues et appétissantes mais si vite fatiguées. Seules les Rancifos, les Gémix et les Bouphie, se payaient le luxe du gras qui n’avait l’air de rien. L’embrouillement général sur la beauté, la laideur, la puanteur, et cætera, et cætera, et cætera.

 

Hermyane, donc, n’avait pas pris un gramme, certes.

 

Mais elle avait fait tellement mieux: d’abord, elle avait trouvé un logement bien à elle. Et en Ignocratie, comme ailleurs, personne n’ignore combien c’est une mission quasiment impossible, pour qui travaille pour un salaire toujours médiocre – et doit en plus se farcir tout le tintouin habituel: se nourrir, se vêtir, s’occuper de ses marmots si on a la chance de les avoir près de soi, les nourrir, les vêtir, les aimer, les regarder grandir avec rigueur et bienveillance, et cætera, et cætera, et cætera – en Ignocratie, donc, personne n’ignore la prouesse que c’est que de se loger si vite. Mais c’est qu’Hermyane, ayant enquêté dur toute sa vie, disposait d’un réseau de collègues précieux – telle que son amie l’Aide-Sociale-Sociologique-Sanitaire-SurHumaine qui s’appelait toujours joliment Vourliotte Rimanèle Machèr – et cela avait considérablement fait avancer les choses.

 

Et, cerise sur le gâteau: Tibouk Kilète ronronnait gentiment dans ce palace, rien que pour elles deux, de vingt mètres carrés avec fenêtre et vue sur les montagnes: pour peu que l’on se donne la peine de sortir et de marcher dix minutes. La royale. Hermyane n’en revenait pas d’avoir tant de chance!

 

Ainsi, elle allait pouvoir se remettre au travail et attendre que la Rancifos commette une erreur. C’est qu’elle avait choisi avec astuce son nouveau logement: à mi-chemin entre celui de la Rancifos et celui de Sinodul et Aube. La colère de son Chef, le toujours respectable Jorma Vian-Jichelm Deal, semblait s’être apaisée et Hermyane n’avait plus l’intention de commettre une erreur de terrain. Même si ce dernier, les risques qu’il comportait et les affronter accrochée aux beaux bras musclés de son Mika, lui manquaient terriblement. Elle chassa le souvenir de cet homme qu’elle aimait toujours profondément – car qui aime un jour vraiment, aime toujours: c’était une de ses devises – d’un revers de sa main gauche toujours douloureuse. Elle le chassa donc, lui, ses amnésies, ses abandons et ses ténèbres. Et se concentra sur son nouveau plan d’attaque pour coincer la Rancifos dans l’affaire de la dérobade de la Rouma…

 

 

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