IGNOCRATIE #40

Moutons

Aube Doursier, donc, passait des heures à écouter Sinodul – qui parlait sans cesse ou jouait du Tam-Tam jusqu’à des heures indécentes, pour qui, comme elle, travaillait d’arrache-pied et ce pour une misérable rente d’état; à laquelle elle avait eu droit grâce à ses années de service sur le trottoir.

C’est qu’en Ignocratie, comme ailleurs, Terre dévastée où les grands espaces verts ont disparu et où le désert humain est devenu foule trop nombreuse et agitée; à l’horizon, pas de boulot, c’est pas qu’on est cons, non : c’est qu’on est trop…

Et Aube et Sinodul avaient donc fait le choix audacieux de retourner à la Terre: pour la travailler, la préserver de tous les produits chimico-industrio-de-mon-cul, s’en nourrir et montrer aux autres hères malmenés et pauvres d’Ignocratie et d’ailleurs qu’avec une simple rente d’état – pour bons et loyaux services rendus et pour toutes les Taxes-Pour-Pauvres Injustes-Et-Ajoutées payées – et de sobres besoins, il était possible de vivre sans piétiner qui que ce soit. Ce qui, en Ignocratie, comme ailleurs, devenait fort difficile.

Et pour ce faire, ces deux-là, ne ménageaient pas leur peine. Surtout elle, mais il fallait pénétrer dans l’intimité de leur foyer pour le réaliser. Et Rao, leur chien impétueux, curieux et surtout très sensible, ne possédait pas la parole, malheureusement. Chez Aube Doursier et Sinodul Movic, c’était un peu comme derrière la fenêtre d’un voisin de la Rancifos: de loin, on ne voyait que le dénudé, l’appétissant. Ainsi, le voisinage de ce couple très mal assorti, en passant rapidement, ne voyait que des résultats prodigieux: un jardin généreux et immense où poussaient, pêle-mêle, des tas de fruits, de légumes, de fleurs et autres végétaux quasiment oubliés de tous; un poulailler où de belles et joyeuses poules, que l’on entendait chanter jusque de l’autre côté de la Vallée, pondaient chaque jour de gros œufs gras et délicieux. Un four à pain que Sinodul avait fait de ses mains, avec l’aide généreuse mais gentiment rencardée aux petites besognes inutiles – c’est que Sinodul aimait travailler en public et seul, afin de pouvoir garder les lauriers pour sa tête chevelue uniquement – de son voisin. Il n’acceptait que très peu qu’Aube Doursier se mêle des travaux gratifiants. Il lui laissait par ailleurs bien volontiers le nettoyage de la merde des poules, de celle des chats, les promenades incessantes du chien impétueux et énergivore – c’est que cette bête-là aimait les grands espaces mais Sinodul refusait que le moindre risque soit pris quant à ses promenades journalières. Risques dont Aube ignorait tout: sur le trottoir d’où elle venait, les risques étaient bien réels et en ce lieu paisible, où seuls quelques randonneurs et quelques chasseurs venaient troubler le calme absolu et privilégié, dont les quatre pelés et un tondu bénéficiaient ici, elle ne voyait pas très bien de quoi Sinodul pouvait bien vouloir parler. Hermyane avait compris cela à force d’observations planquées et muettes: lorsque Sinodul était présent, Aube Doursier se pliait à toutes ses règles, même les plus farfelues. Mais lorsqu’il sortait travailler quatre ou cinq heures, tout au plus; et surtout tourner en rond, deux ou trois heures de plus, en ville, pour savoir quelles bières il allait siroter en rentrant et quelles caissières étaient à son goût – elle l’avait aussi suivi bien des fois pour consigner cela dans son calepin de notes – Aube n’en faisait qu’à sa tête. Et Hermyane avait constaté qu’elle avait bien raison. Elle promenait le chien sans corde pour l’étrangler, le laissait aller librement et non seulement aucun drame n’intervenait jamais, mais en prime cela avait l’air de ravir et l’animal, et sa maîtresse et même les voisins qui n’en disaient trop rien, par respect, mais qui trouvaient que ce chien était un peu trop souvent attaché et bridé. Ce qui, d’ailleurs, finissait par le rendre insupportable à la moindre visite de qui que ce soit. C’est comme cela que la liberté fonctionne, avec les êtres qui en ont un besoin viscéral: plus on la leur enlève, plus ils le font payer, au premier venu. Mais celle qui payait plus que les autres pour cette privation, Hermyane l’avait observé aussi, c’était la Rancifos: à chacune de ses visites mensuelles de Reine Mère fardée jusqu’au bout des ongles qui venait s’assurer du bon placement de son argent – car Aube et Sinodul avait obtenu ce lopin de terre et cette petite maison grâce à un prêt familial avec taux d’intérêt supérieurs à ceux des banques – faut pas déconner, la Rancifos ne donne rien, sans rien! A chacune de ses visites mensuelles, donc, l’animal était bien plus insupportable et difficile à canaliser qu’avec qui que ce soit d’autre. Il pleurait, chouinait, ne cessait de s’agiter de son panier au petit mètre qui le séparait du canapé où il aurait aimé s’installer mais dont on lui interdisait l’accès, pour ne pas froisser les belles toilettes de cette marquise, qui détonait avec tout en ce lieu Simple et plein de Vie. Ses manières étaient soignées et faussement délicates, alors que c’était un endroit où l’on pouvait d’ordinaire rire, péter, roter et dire des grossièretés à l’envi. Il faut bien se détendre un peu quand on a bêché durement pendant des heures ou coupé et fendu du bois, toujours pendant des heures. Mais lorsqu’elle était là: le travail cessait, les rires également, le chien était interdit de canapé, insupportable et ses promenades très largement raccourcies; souvenez-vous de Tétigne et du gras autour des cuisse de la vieille en question qui avait beau essayer d’avoir l’air fraîche et jeune: les artifices et fonds de teint, qui diminuent chaque jour drastiquement les quantités de poissons dans les océans, avaient leurs limites aussi. Et Hermyane avait bien constaté qu’Aube ménageait la vieille femme en ne marchant que le tiers de ce qu’elle faisait d’habitude avec le chien. Elle avait constaté également qu’elle l’écoutait, des heures durant, débiter des futilités dont elle n’avait que faire, c’était évident: cette fille aimait la terre, nourrir ses poules avec grand soin, les abeilles, planter des fleurs, tailler les hortensias, se salir les mains, apprendre ce que Sinodul voulait bien lui laisser – s’il était sûr qu’elle n’en tirerait aucune gloriole dont il se serait alors peut-être senti privé – et rire en disant des grossièretés avec son voisin. Ce qui avait fini de convaincre Hermyane que cette nana cachait quelque chose: sur le point de se briser, c’était une évidence, rien qu’à la regarder. Mais impressionnée par la Rancifos et ses salamalecs de duchesse mal baisée: pas une seule seconde. Ce qui faisait d’elle, dans cette enquête, une alliée dont il fallait absolument qu’elle trouve le moyen de se rapprocher, à l’insu de Sinodul Movic qui semblait la surveiller comme le lait sur le feu, peut-être de peur qu’elle ne prenne la poudre d’escampette – comme on l’aurait comprise! Et, bien sûr, à l’insu de sa non-belle-mère également: car si Aube Doursier avait le droit de nettoyer les merdes diverses et variées de la petite exploitation, elle avait été écartée, évidemment, de la lignée dégénérée de la Rancifos. Le mariage lui avait été promis, Hermyane tenait cette information d’une discussion informelle qu’elle avait eue, à l’épicerie du coin, avec l’une des voisines du couple. Pourtant, plus le temps passait, plus Aube maigrissait, travaillait et moins il était question de mariage ou de mots d’amour. Non, Aube devait écouter Sinodul et sa mère des heures durant, travailler et surtout, surtout : fermer sa tristement jolie gueule.

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