IGNOCRATIE #41

Moutons

 

Un soir, alors que sa planque durait depuis presque quarante huit heures et qu’elle était sur le point de rentrer fumer un gros joint pour essayer de dormir, Hermyane fut suspendue dans  son geste discret de départ par une voix criarde, impérieuse et angoissante. Ce soir-là, c’était à peu près un mois avant qu’elle ne commette cette erreur grossière de se sectionner le tendon du pouce gauche à cause des hurlements du chat – elle ne savait toujours pas, d’ailleurs, si celui qu’elle avait tenté de libérer était la petite tigrée qui ressemblait trait pour trait à sa Tibouk Kilète ou la belle chatte noire, qui paressait souvent au soleil sur le toit, quand elle ne se plantait pas, des heures durant, devant un trou de taupe ou de souris. Ce soir-là, donc, malgré la fatigue, les courbatures liées à sa planque sous la fenêtre et son envie grandissante de se détendre un peu, avec une plante des dieux, tout droit sortie du jardin de la voisine d’une amie de son non-frère, qu’elle avait perdu de vue mais à qui elle pensait souvent; ce soir-là, cette voix et son débit hargneux l’arrêtèrent net. Cela ressemblait à une discussion houleuse mais avec dans la voix de l’interlocuteur principal – c’est à dire Sinodul, qui parlait sans cesse et que cette étrange Aube Doursier écoutait des heures durant sans sourciller – quelque chose de terrifiant. Pourtant, il en fallait une sacrée couche, à notre Hermyane, pour être terrifiée. Mais cette voix – qui sortait de la bouche d’ordinaire souriante et affable de ce ténébreux de Sinodul – et l’intonation qu’elle avait prise, qu’Hermyane n’avait jamais entendue en public, la figèrent sur place. Littéralement. Elle s’approcha plus près pour essayer de percevoir des bribes de la conversation unilatérale dans laquelle Sinodul accablait Aube Doursier qui semblait terrifiée aussi mais ne bronchait pas. C’est que le feu, crépitant dans la cheminée, lui permettait de deviner les ombres dans la petite maison. Et le corps minuscule et rompu par les tâches journalières de l’exploitation: les heures de ménage – à l’huile de coude et au vinaigre blanc, à quatre pattes avec une micro-fibre pour éradiquer poussière, acariens, puces et autres indésirables pour le bien de tous; de cuisine – c’est que ces deux-là avaient fait le pari de s’auto-suffire en alimentation. Aube faisait donc, chaque jour : du pain, nourrissait son levain, préparait des gâteaux, des soupes, des gratins, des pâtés pour ses animaux, lavait, essuyait et rangeait la vaisselle dans sa minuscule cuisine – et comme Sinodul avait le palais délicat et l’estomac tout aussi sensible que celui de sa pourriture de mère, bien souvent, cela ne convenait pas; le plat finissait par terre, il fallait nettoyer et recommencer, bien sûr. Les heures à laver et étendre leur linge, celui des bêtes et les draps qu’elle devait changer plus souvent quand ses heures de ménage n’avaient pas suffi à éradiquer les puces, acariens et autres indésirables – c’est qu’il faisait le pari du non chimico-industrio-de-mon-cul, pour les abeilles, alors c’était beaucoup de travail. Les heures de désherbage, de bêchage, de coupe et de fente de bûches de bois, pour la cheminée – ils avaient aussi fait le pari du kilowatt le plus écologique qui soit: celui qui n’est pas consommé. Le matin, en hiver, il faisait 10 degrés tout au plus et il fallait en mettre des couches de pulls, de collants et de courage, pour que le corps, certes musclé, mais toujours minuscule d’Aube accepte de s’arracher au sommeil réparateur dont les heures de Tam-Tam de Sinodul, jusque très tard dans la nuit, l’avaient privée. Il y avait aussi les travaux divers et variés, qu’ils accomplissaient avec leur voisin: la dernière fois, Aube avait tiré une chape de béton de trente mètre carrés à elle seule, quasiment. C’est que son voisin, courageux mais plus vieux et donc lent à démarrer, avait été tant estomaqué par son énergie et sa hargne à la besogne, qu’il en était resté bouche bée et bras ballants et son aide avait été précieuse, oui, mais parcimonieuse. Et le corps minuscule et rompu par toutes ces tâches quotidiennes, sans samedis, sans dimanches et sans vacances – et il ne faut pas oublier les deux à trois heures de marche qu’Aube effectuait pour le bien-être de son chien, et qu’elle mettait à profit pour ramasser des champignons et des châtaignes – cette histoire d’auto-suffisance alimentaire, tout ça, tout ça – que le palais délicat de Sinodul boudait la plupart du temps et qu’elle finissait par donner à qui qu’en voulait.

Bref, le corps minuscule et rompu par toutes ces tâches – herculéennes, s’il en était – de la petite et sur le point de casser Doursier, ce soir-là, bien que terrifié par la voix et ce qu’elle débitait, était assis sur le canapé, un tricot à la main – car elle trouvait aussi le temps de tricoter, coudre, partir en chantier avec Sinodul pour lui apporter son aide, ou bien écrire quelques poèmes, à l’attention des siens qu’elle n’avait plus le temps de voir et que Sinodul tenait à bonne distance de leur domicile. Pas de visites mensuelles pour la famille d’Aube, seule la Rancifos avait ce privilège.

Et donc, ce corps minuscule et plein d’énergie, ce soir-là, sur le canapé, feignant de tricoter, essuyait sans sourciller les foudres de la voix. Celle-ci était intarissable. Hermyane tendit l’oreille et put percevoir des bribes de la conversation unilatérale, car elle avait noté que si Aube répondait, la voix tonitruait plus violemment. Si elle se taisait trop longtemps aussi, du reste. Bref, ce théâtre, digne d’une grande tragédie grecque, dura trois bonnes heures: c’est que Sinodul, ce soir-là, avait reluqué un peu trop longtemps la caissière pour choisir son pack de bières pour la soirée, après ses cinq heures de travail sur un toit, presque acharnées mais surtout agréables et ponctuées de discussions et de rires – dont Aube étaient privés, seule à faire son ménage ou à nettoyer les merdes de son non-mari, des ses chats, des ses poules et de son lapin; dernier arrivé, mais non moins choyé, comme les autres.

Et durant ces trois bonnes heures interminables, elle fut tour à tour assaillie de reproches insensés sur sa paresse, sa méchanceté ou ses infidélités. Bien sûr, la jeune femme ne sortait jamais, sauf pour faire une journée de bénévolat à la Non-BibeLthèque du bled où elle trouvait le temps de dispenser gentillesses et conseils sur les livres qu’elle prenait quand même le risque de lire, discrètement, quand Sinodul avait le dos tourné. C’est qu’Hermyane avait noté l’allergie presque pathologique de Sinodul et sa mère pour les livres. Aube Doursier les adoraient. Ils avaient ponctué sa misérable enfance – passée dans les bras de son oncle pervers pendant que la Bouphie exhibait ses cuisses grasses et cuites de soleil, ses diverses possessions: sacs à mains, manteaux hors de prix et, bien évidemment, ses deux chiards engoncés dans des toilettes farfelues et toujours hors de prix. D’ailleurs, lorsqu’ils avaient emménagé en ce lieu privilégié et paisible, Hermyane avait entendu dire par des bruits d’épicerie divers et variés, que la Doursier n’avait apporté avec elle que sa bibliothèque bien chargée, sa chatte tigrée, sa rente d’état et sa force de travail. Sinodul, lui, possédait des tas de choses utiles et moins utiles mais auxquelles il tenait plus que tout. D’ailleurs, manquant de place dans cette petite maison pour mener ce projet d’auto-suffisance et de protection des abeilles, entre autres choses vivantes et merveilleuses sur le point de disparaître, Sinodul avait tenu à ce que Aube se séparent de ses livres car il n’était pas question que lui se sépare de ses possessions: héritage d’un trait de caractère maternel évident, aux yeux de notre enquêtrice chevronnée qui avait décidément bien fait de plancher sur ce couple étrange et si mal assorti.

Aube Doursier, définitivement sur le point d’être brisée par tant de labeur et de violence – la voix insensée et alcoolisée de Sinodul, une fois la porte de leur foyer fermée, se faisait de plus en plus fréquente – avait bien tenté plus d’une fois de prendre la poudre d’escampette mais les atermoiements de cet Apache charmant et ténébreux et ses larmes, du reste bien réelles et sincères, la retenaient, systématiquement. Hermyane avait donc vu juste: cette femme protégeait son Homme et ce malgré tous les mots d’amour qu’elle ne recevait jamais, tout le travail qu’elle accomplissait et dont on la privait en la traitant de paresseuse débile et insensée. Les bruits d’épicerie, tout ça, tout ça. Mais de quoi, le protégeait-elle? Et pourquoi, puisqu’elle était capable d’affronter la voix terrifiante et embuée de vapeurs d’alcool de Sinodul, se comportait-elle avec si peu de hargne devant sa marquise de non-belle mère, qu’elle méprisait assurément et dont elle n’aurait fait qu’une bouchée, si elle l’avait voulu. Il n’y avait rien qu’à voir comment la Reine Mère craignait cette fille, l’air de rien: lors de ses visites mensuelles, elle marchait autant que l’exigeait Aube et son chien, même si elle n’en avait pas envie, elle souriait autant que ses lèvres décharnées et fardées le pouvaient aux traits d’humour de sa non-belle fille – on sait pourtant qu’elle ne comprenait, ni n’appréciait pas l’humour. Et elle faisait même semblant d’avoir du respect pour Sinodul, Aube, leurs animaux, leur jardin, les abeilles et leur projet d’auto-suffisance dont elle n’avait que faire – sa piscine, ses produits cosmétiques, ses crèmes glacées, ses habitudes, tout ça, tout ça…

Hermyane n’en dormait plus: que faisait cette Aube Doursier? Avait-elle un plan?

Certainement, car elle n’était dépourvue ni d’énergie, ni de hargne, ni d’intelligence – malgré le trottoir, elle avait lu bon nombre des livres dont elle avait dû se séparer et même si elle n’y avait pas toujours tout compris, cela l’avait grandement aidée à ne pas rester sur le trottoir éternellement – et ni de sentiments à l’égard de Sinodul qu’elle suivait partout où il le voulait bien, le couvant d’un regard amoureux et protecteur qui en éloignait toute tentative de remettre cet énergumène à sa place: c’est à dire celle d’un alcoolique pas toujours agréable, souvent insensé et bavard à en avoir la migraine.

Ce plan avait -il un rapport avec l’enquête d’Hermyane sur la dérobade de la Rouma? Ou bien, Aube Doursier savait-elle quelque chose à propos du hangar de la Rancifos sur les quais malfamés de Pignerpan?

Elle devait absolument approcher cette fille, au plus vite…

Fatiguée d’avoir tant ressassé ses indices et questions incessantes, Hermyane termina son joint et se coucha pour de bon. Tibouk Kilète l’attendait en ronronnant et elle savait que sa nuit serait peuplée d’herbe grasse et verte, de poules chanteuses et pondeuses de gros oeufs délicieux et de feuilles d’automnes emportées par le vent: car Hermyane avait le privilège, rare, de pouvoir choisir ce dont elle allait rêver…

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