IGNOCRATIE #42

Moutons

Hermyane avait dormi longuement ce matin. C’était rare; mais comme elle avait eu la chance de voir son amie Vénus-Saïcha Anora la veille et qu’elle avait aussi eu le bonheur de fumer une herbe grasse et verte, sortie tout droit d’un jardin, elle avait rêvé longuement, jusqu’à très tard dans la matinée. Des rêves doux où la Rouma avait retrouvé sa place sur les étagères neuves, mais déjà poussiéreuses, du Musée D’histoire Toujours pas Naturelle de Pignerpan; où les arbres d’Ignocratie et d’ailleurs n’étaient plus malades, où les fleurs poussaient entre les plaques de goudron des autoroutes désertées et où les oiseaux chiaient sur la tête de Simone Rancifos. Une nuit sublimissime!

Elle avait tant de chance de pouvoir, ainsi, dormir tout son saoul quand c’était nécessaire: pour recharger ses batteries, chez elle et avec Tibouk Kilète qui ronronnait délicatement, comme une chaudière à gaz, à ses côtés. Elle songea à Vénus-Saïcha Anora, restée à la résidence avec son prince, l’Ardent Vradu Dovie et à tous les Sans-Abris-Convalescents-Malmenés-Avec-Ou-Sans-Enfants de la Brise Du Héron Halos et de toutes les résidences d’Ignocratie et d’ailleurs; et à tous ceux qui, carrément, n’avaient ni résidence, ni amis! Et il y en avait tant! Cela lui fit mal à son cœur déjà bien émietté par le Zalloueg et toutes les enquêtes sordides qu’ils avaient eues à résoudre mais elle chassa l’aigreur en se servant un verre d’eau potable. Quel luxe inouï, vous ne l’ignorez plus. Avala en quatrième vitesse une soupe de pommes-de-terre et de poireaux, qu’elle avait préparée la veille et décida de se remettre au turbin. Dehors, c’était l’effervescence des fêtes de fin d’année. Elle les exécrait. D’abord, parce que mis à part l’avènement imminent de la Bactérie Unicellulaire et la disparition de tout ce qu’il y avait de Vivant sur Terre, elle ne voyait pas très bien ce qu’il y avait à fêter. Ensuite, parce qu’il y avait bien trop de pauvres hères sans résidence, sans amis et sans la moindre chance de pouvoir faire autre chose que Survivre en ce bas monde et que, de ce fait, elle trouvait l’hystérie et l’hilarité collectives fort déplacées. Enfin, parce que, pour les besoins de son enquête, elle était loin de sa famille. Ils lui manquaient, tous sans exception, mais le travail était le travail et Hermyane ne supportait pas de ne pas finir ce qu’elle avait commencé. Il est vrai que cette enquête de dérobade de la Rouma n’avançait pas très vite. Mais l’important, dans ce cas précis n’était pas l’allure. Non, c’était la constance. Et Hermyane ne plierait pas devant la Rancifos. D’abord parce que, c’est un fait, elle était bien responsable de ce vol vil et inqualifiable. Ensuite, parce qu’il lui arrivait toutefois de douter – non pas de la culpabilité de Rancifos mais d’elle-même et de la façon dont elle s’y prenait pour la coincer – grâce à son amie Vénus-Saïcha Anora qui la soutenait dans sa conviction profonde. Et Hermyane avait confiance, dans la cas présent, en Vénus bien plus qu’en n’importe qui. Parce que, comme tous les Sans-Abris-Convalescents-Malmenés-Avec-Ou-Sans-Enfants d’Ignocratie et d’ailleurs, Vénus possédait l’intelligence des âmes qui ont connu toutes les ténèbres et qui ont su garder un rire profond, joyeux et dénué d’envie ou de méchanceté à l’égard du reste du monde. Peu y parvenait. Surtout en ayant connu, comme Vénus, des ténèbres aussi profondes: oui, vraiment, elle avait été très largement malmenée et son rire restait aussi clair que l’eau de source des montagnes, bientôt disparue en Ignocratie, comme ailleurs…

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