IGNOCRATIE #46

Moutons

 

 

Hermyane se réveilla en sursaut d’un cauchemar atroce – il lui arrivait aussi de ne pas choisir ses rêves et certains démons avaient encore le pouvoir de venir transpercer ses nuits: cette nuit-là, elle avait échappé de peu aux dents blanches et acérées de vampire de la Rancifos. Elle avait ouvert les yeux, en hurlant, Tibouk Kilète en avait cessé de ronronner et avait bondi du lit pour aller manger sa non-bouffe chimico-industrio-de-mon-cul. C’est qu’Hermyane, trop occupée par ses enquêtes diverses et variées, en avait oublié que Tibouk Kilète et elle-même étaient tout aussi concernées par la disparition de l’eau potable et des ressources que tout le monde, en Ignocratie, comme ailleurs. Elle songea à Aube Doursier qui mettait les bouchées triples pour protéger et le secret de son Sinodul ténébreux et les abeilles; et son courage lui inspira une idée: dès qu’elle aurait coincé la Rancifos, elle se chercherait, elle aussi, un petit lopin de terre à cultiver, sans produits chimico-industrio-de-mon-cul. Elle chassa d’un revers de sa main gauche, de moins en moins douloureuse, le souvenir des doigts crochus de la Simone agrippés à sa petite gorge toute fine et se leva d’un bond pour avaler sa soupe un peu moins chimico-industrio-de-mon-cul que les croquettes de Tibouk: elle achetait ses légumes à la vieille Nine Naje, sur le marché. La vieille Nine Naje avait travaillé ses champs toute sa chienne de vie, d’abord avec son époux, puis seule: c’est que le travail de la terre use bien plus que n’importe quel travail, c’est un fait connu de tous, en Ignocratie comme ailleurs. Et c’est précisément pour cette raison, qu’il n’y a presque plus personne pour la cultiver correctement, la Terre : c’est à dire sans produits chimico-industrio-de-mon-cul, pour les abeilles. Parce qu’évidemment, ceux qui cultivent la terre depuis plus d’un demi-siècle, comme la vieille Nine Naje au dos courbé comme un arc, aux doigts fourbus de travail et aux yeux noisette pleins de malice et de courage, n’ont pas attendu les leçons de morale de tous les Nocram, les Trugonex ou encore les Chiolas Nulot pour le réaliser. Mais les bouches à nourrir étaient de plus en plus multiples et les Nine Naje, malheureusement, trop peu nombreuses et un peu fatiguées d’avoir labouré et nourri leurs poules pendant plus de cinquante ans. Alors, pour lutter quand même encore un peu contre tous les produits chimico-industrio-de-mon-cul, par amour de la terre, des poules, des fleurs et des abeilles: la vieille Nine Naje continuait à vendre ses légumes; et ce malgré ses quatre-vingt-cinq ans passés depuis belle lurette et son angoisse de l’avènement de la Bactérie Unicellulaire, que, mieux que personne, elle pouvait constater chaque jour, dans ses champs de plus en plus arides et auprès de son arbre malade où les abeilles se faisaient de plus en plus rares.
Et puis, il fallait bien qu’elle se loge et s’habille, tout de même. Et sa rente d’état pour vieux aux placards ne lui suffisait évidemment pas. Ces histoires de fractures sociales abyssales, tout ça, tout ça…

 

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