IGNOCRATIE #50

Moutons

 

 

Il faisait bon dans la petite salle de la Non-BibeLthèque du bled d’Aube Doursier. Cette dernière salua poliment Hermyane lorsqu’elle referma la porte derrière elle. Elle lui sourit généreusement et Hermyane, tout en lui rendant la politesse, nota brièvement que la petite semblait moins pâlichonne que d’habitude: elle semblait même s’être un peu apprêtée, pour l’occasion. Chose qu’elle ne faisait jamais pour crapahuter dans les bois avec son chien impétueux, pour bêcher son beau jardin, pour nourrir ses poules ou encore pour rire de grossièretés avec son Con de voisin. Mais en public, la petite jouait les coquettes. Le Zalloueg, dans le temps, appelait ce genre d’artifices des cache-misère. En effet, si Hermyane avait bon quant à cette fille et la vie infernale qu’elle menait, secrètement: il y avait une bien grande misère à cacher! Elle était plutôt jolie, du coup, avec son sourire entier et sa gentillesse sincère. Hermyane avait le flair pour débusquer la fausseté et l’imposture et assurément, cette fille appréciait d’être assise, là. Mais elle sentait aussi une certaine nervosité. Hermyane songea à la voix impérieuse, agressive et tonitruante de Sinodul Movic, empêtré dans les vapeurs d’alcool et comprit aussitôt. L’angoisse du retour chez elle, probablement. Ou celui de la visite inattendue de ce dernier. D’abord, pour avoir l’air crédible en lectrice en quête d’un bon livre, elle fit mine de chercher quelque chose à se mettre sous la dent dans les étagères fournies du petit local plutôt bien chauffé et éclairé par les rayons directs du soleil. Quel calme, quelle paix, en ce lieu privilégié et encerclé d’arbres de toutes sortes, d’herbe grasse et verte, de fleurs sauvages ou cultivées, d’oiseaux divers gazouillant ici et là, de coccinelles de toutes les couleurs; on était loin des rues puantes, goudronnées et grouillantes de pauvres hères affamés, assoiffés et donc potentiellement violents, d’Ignocratie et d’ailleurs, dont Hermyane avait l’habitude. Elle se laissa gagner un peu par cette tranquillité apaisante et tomba nez à nez avec « La Rébellion d’Une Tige de Foin » qu’elle avait potassé! Quelle aubaine! Le Livre sous le bras, elle s’approcha à pas feutrés d’Aube qui semblait se battre avec un problème de réseau sur son ordinateur. Elle avait misé sur leur amour respectif des chats et adopta leur démarche. Cela fonctionna: la jeune femme, qui, lorsqu’on la regardait de plus près ne semblait plus si jeune et dont le visage, malgré un Charme étrange, était parsemé de cicatrices et de taches de rousseur; la jeune femme releva donc la tête et lui sourit en lui disant, à propos du livre qu’elle tenait encore sous son bras: Excellent choix! C’est un auteur extraordinaire!
Elle saisit la fausse carte d’adhérent qu’Hermyane avait pu obtenir avec l’aide du Jorma, fit quelques manipulations laborieuses – le réseau, tout ça, tout ça – et s’apprêtait à lui dire au revoir lorsqu’elle ajouta, radieuse: Si vous aimez ce livre, la prochaine fois je pourrais vous suggérer « La Signifiance de La Joie  » de…
Hermyane saisit l’occasion, elle n’en aurait pas d’autre et coupa la parole d’Aube Doursier pour donner le nom de l’auteur qu’elle connaissait, pour avoir eu la bonne idée de préparer cette rencontre: Kridu Jinamurshit.
Aube sembla séduite, instantanément. Elle questionna donc la jeune femme qui se tenait devant elle et qui, impression brève, lui ressemblait un peu: même corpulence, poitrine maigre et corps tout menu, oui mais tout en muscles. Les réponses parurent satisfaire sa propre interprétation des propos de cet auteur qui, rappelons-le, parlait de colère et de révolte intérieure. Elle rit à une blague un peu graveleuse qu’Hermyane osa: d’un rire profond et joyeux, comme Vénus…
Hermyane se figea, ce qui parut alerter immédiatement Aube Doursier qui prit congé de l’enquêtrice incognito en quelques mots polis mais sans appel. Hermyane fulminait lorsqu’elle tira la porte pour sortir de la Non-BibeLthèque. C’est alors qu’elle se souvint de la citation de LaidAssis et qu’elle la lui balança, à Brûle-Pourpoint, sans trop réfléchir. Aube tiqua et répliqua, du tac au tac :  » L’Espion chasse pour le compte d’Autrui (…) l’Envieux chasse pour son Propre Compte. » Et elle ajouta, en souriant, qu’il s’agissait d’une citation de Hictor Vugo, dont personne n’ignore la grande réputation, même en Ignocratie ou ailleurs. Hermyane était sur le point de sortir avec quelque chose à méditer, lorsqu’elle fut arrêtée net dans son élan par l’arrivée, très inattendue, de la toute grasse et toujours toute laide Simone Rancifos, en personne! Par chance, elle s’était grimée pour l’occasion: aucun risque pour que la Stupide Rancifos la remette; elle fit donc mine d’avoir oublié de se choisir un film et fit semblant de les consulter tout en écoutant très attentivement l’entretien qui allait suivre…

 

 

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