IGNOCRATIE #51

Moutons

 

 

Et cela valait son pesant d’or, comme entretien!
Si Hermyane n’avait pas su, de source sûre, que la Rancifos ne buvait jamais une goutte d’alcool, elle l’aurait crue complètement picrav’, la vieille. Ses propos n’avaient strictement aucun sens et Hermyane aurait pu s’en pisser dessus de rire, si la situation de la Doursier et le vol de la Rouma ne l’avaient pas tant préoccupée.
D’abord, pour dire Bonjour, la Rancifos tendit avec beaucoup de mépris ses joues ridées et fardées à sa non-belle-fille qui eut l’amabilité de les embrasser et ce malgré le Rance, le froid glacial: tout ça, tout ça. Ensuite, sans préambule et comme une envie de chier irrépressible, la Rancifos lâcha une citation au hasard: « Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause. » Et comme elle attendait des applaudissements qui ne vinrent pas, elle ajouta le nom de l’auteur, pour montrer qu’elle était tout aussi lettrée qu’Aube: Fa Tonliane. Et comme elle attendait toujours des applaudissements et des louanges qui ne venaient toujours pas – c’est que la Doursier connaissait fort bien cet auteur et cette histoire de flatteries et de Camembert – elle s’aventura sur le terrain fort glissant de la Non-Politique. Elle parla des quartiers malfamés, dont elle ne savait rien, mis à part ce qu’en disaient certains à la télévision. Elle mentionna les horribles conditions de vie de Celles et Ceux qui se cognaient du goudron et de la violence depuis leur plus tendre enfance et alla même jusqu’à citer Crachi – ce bon vieux vieillard sénile, que l’on avait mis au placard vite fait bien fait, dès lors qu’il avait cessé de faire du théâtre avec ces histoires de Bruit et d’Odeurs et qu’il avait osé deux ou trois propos sérieux, au sujet du pillage de l’Ifraque par la Cranfe. Mais bien sûr, la Rancifos n’entendait rien à ces choses-là et n’écoutait que le son de sa propre voix, qu’Hermyane trouvait fort désagréable. Il fallait bien l’admettre, cette bonne femme lui donnait des envies de gifles et de nez sur la joue. Mais on ne frappe pas les non-mères, aussi horribles soient-elles : R’Leb, dixit. Des barres de rire, qu’elle se serait tapées la Hermyane, si elle n’était pas au boulot, face à cette rencontre du troisième type qui se déroulait sous ses yeux. Aube Doursier avait une maîtrise d’elle-même digne de sa Tibouk, pour toutes les gifles et tous les coups de pieds au cul qu’elle ne distribuait pas, dans cette famille de fous furieux. Du reste, Hermyane songea qu’Aube ne devait pas aimer ça, la violence – qui, chez l’Homme doté d’une conscience, est un crime inouï. Et si Hermyane était plutôt d’accord, elle pensait aussi que l’œil au beurre noir: mieux vaut le faire que le recevoir. Alors pourquoi cette fille ne se défendait-elle pas, alors qu’elle en avait les moyens, c’était évident: il suffisait de la regarder piocher, bêcher ou encore monter des kilos et des kilos de bois, à la force de ses petits bras tout en muscles…?
Pourtant, Aube Doursier, de la même façon qu’elle n’avait pas cillé l’autre nuit face à la Violence verbale et psychique de Sinodul, souriait poliment et se contentait d’alimenter le monologue d’un ennui quasiment meurtrier de sa non-belle-mère, en posant quelques questions, à priori anodines, par-ci, par-là: SaCrote en aurait été très fier, assurément. Hermyane aussi avait quelques références, Bordel de Merde! Même si sa préférence était toujours allée vers les romans – ces histoires d’assimilation de réalités différentes de la sienne, pour éviter le Gros ego, tout ça, tout ça – elle n’avait pas manqué de trouver la Pensée de ce Mukuofa et de ce Jinamurshit fort à propos : ces histoires d’avènement de la Bactérie Unicellulaire, de l’extinction de masse de l’humanité et de la disparition de tout ce qu’il y a de Vivant sur Terre, et cætera, et cætera, et cætera.
La Rancifos, elle, ne lisait jamais aucun livre – on a déjà mentionné son allergie pathologique à ces derniers ainsi que la transmission génétique de cette allergie à son chiard Sinodul. On a déjà mentionné aussi que les livres de la Doursier avaient dû disparaître de son non-domicile. Alors, que faisait-elle à la Non-BibeLthèque de ce bled, qu’elle exécrait : La Rancifos aimait pavaner son gras au bord de sa piscine – elle laissait la plage puante et polluée de Pignerpan aux Pauvres – rappelez-vous…? Hermyane, qui avait de la Bouteille, sentait sa peur – l’odeur passait carrément par-dessus celle du Rance, pourtant fort tenace!
De quoi avait-elle si peur?
Hermyane sortit sans demander son reste: elle avait une citation à méditer ainsi que la peur de la Rancifos devant la Doursier – pourtant polie, souriante et prête à se briser – à analyser; encore et encore, jusqu’à ce qu’elle coince la Rancifos pour la dérobade de la Rouma!

 

 

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