IGNOCRATIE #53

Moutons

 

 
En rentrant chez elle – Hermyane jubilait en se répétant ces deux petits mots, à voix basse et discrètement, pour ne pas heurter ceux qui n’avaient pas cette chance: chez elle. Elle rentrait chez elle. Elle avait un endroit pour elle. Un endroit où nul ne pénétrait si elle ne l’avait pas décidé, où nul ne faisait sa Loi, où nul ne pouvait lui dicter sa conduite: comment dormir, combien de temps, à quelle heure, quoi manger, quelle quantité de sel mettre dans sa soupe, quelle quantité de sucre dans ses gâteaux, comment penser, quoi dire aux voisins, quoi écrire à sa tante pour ses vœux de fin d’année, et cætera, et cætera, et cætera. Et c’était pour elle l’essentiel. Le plus grand des Bonheurs: Sa Liberté d’être au monde comme cela l’enchantait. Elle rentra donc chez elle, donna quelques caresses, jeux de fil de Laine et croquettes chimico-industrio-de-mon-cul à Tibouk Kilète, se servit un café léger, y ajouta un peu d’eau chaude et beaucoup de crème fraîche très grasse. C’était son plaisir, son Luxe. Elle s’assit à même le sol – c’est que Hermyane n’avait pas encore reçu les meubles qu’elle n’avait pas les moyens de s’offrir et que sa collègue l’Aide-Sociale-Sociologique-Sanitaire-SurHumaine avait fait des pieds et des mains pour lui obtenir. Les délais étaient seulement un peu longs. Cela dit: à cheval donné, on ne regarde pas les dents. C’est ce que disait souvent sa mère, Madiwe. Fallait-il alors qu’elle se donne pour rien à un non-mari, se demanda-t-elle, avec ses dents moches de trop de fumée et de trop de kawa? C’est que, oui: elle aimait rentrer chez elle et n’avoir personne sur le dos pour lui imposer des choses avec lesquelles elle aurait pu être en désaccord profond. Mais elle n’ignorait pas qu’il était doux d’avoir quelqu’un à qui parler, le soir, en rentrant d’une journée de boulot. Quelqu’un à aimer, à caresser, à nourrir, avec qui rire, chanter, pleurer, mélanger sa chair. Bien sûr, elle aimait ces choses-là. Qui ne les aime pas? Mise à part la Rancifos, sa vieille chatte glaciale et son cœur de Pierre? Et encore: même elle, elle devait bien en avoir un peu besoin, de temps en temps; sinon le bon Charles aurait été éjecté de sa vie de merde depuis belle lurette. Mais ces choses-là peuvent soit se partager équitablement – ce qui peut donner lieu à des vies communes agréables – soit se voler. La Rancifos, aucun doute là-dessus, volait à l’amour inconditionnel du pauvre homme ce dont elle avait besoin et quand elle en avait besoin: soit toutes les six semaines, environ. Quoi que, songea Hermyane: peut-être que depuis la mort de Sir Mohiertyn, et l’absence dans son quotidien de force vitale à vampiriser, elle convoquait Charles plus souvent. A moins qu’elle n’ait une autre source d’énergie pour vivre, ailleurs; Source qui lui faisait tant défaut puisqu’elle n’aimait rien, ni personne. Cette pensée ramena Hermyane au hangar des quais de Pignerpan. Peut-être que ce qui s’y cachait avait un rapport avec son besoin vital de pomper chez les autres ce dont elle était dépourvue. C’est qu’elle ne se risquerait pas à fournir des efforts pour l’acquérir: elle aurait pu y laisser des poils, s’y casser un bras – les accidents arrivent, lorsque l’on est vivant – s’y arracher un cheveu ou encore s’y retourner un ongle. Chose douloureuse, il est vrai: Hermyane se souvenait en avoir coincé un dans une porte, alors qu’elle n’avait pas sept ans et cela lui avait fait très mal. Ses pensées revinrent au hangar des quais de Pignerpan. La Rouma s’y trouvait, assurément. Oui, mais quoi d’autre? Soudainement, comme une envie de chier irrépressible, elle pensa à son ex belle-doche, qui portait le doux nom de Lohfine De Fipriec et à cet auteur qu’elle aimait tant: Noris Bian. Quel était donc le titre de ce roman qu’elle lui avait prêté et qu’elle avait beaucoup aimé, à l’époque. Hermyane fit un effort de concentration et il lui revint en mémoire instantanément: « Recracha ô leur ». D’accord. Mais quel rapport avec Rancifos, la dérobade de la Rouma et le hangar sur les quais de Pignerpan? Mais comme Hermyane avait foi en son intuition et que le hasard de ce souvenir avait sûrement plus à voir avec la vérité voyageant incognito – Aroul, Ilbert Es Antein, il faut suivre! – et donc avec son enquête, qu’avec son envie de chier, désormais réelle et grandissante; comme elle avait foi, donc, en son intuition, elle décida qu’elle irait emprunter ce roman à la Non-BibeLthèque du bled de la Doursier très prochainement…

 

 

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