IGNOCRATIE #54

Moutons

 

 

Ce soir-là, notre Détective Denleze était au bout du rouleau. Il fallait attendre, pour retourner voir la Doursier et essayer de lui soutirer quelque chose de plus. Ses investigations sur la dérobade de la Rouma ne donnaient pas grand-chose. Le Jorma Vian-Jichelm Deal ne pouvait lui être d’aucun secours : trop d’enquêtes sordides à élucider. Ses collègues se moquaient de son entêtement à vouloir coincer la Rancifos pour un larcin aussi menu. Le Zalloueg et sa Molie préféraient se concentrer sur leur besogne administrative et se payer des vacances et des mojitos. Comment leur en vouloir: c’était la grande tendance en Ignocratie, comme ailleurs, et c’était bien pour cela que la Bactérie Unicellulaire avait toutes les chances d’être très prochainement la grande gagnante face à son combat contre tout le reste: c’est à dire les abeilles, les arbres, les courants d’eau furieux et bien évidemment, les humains.
Hermyane fulminait.
Les gens ne cessaient de se reproduire aussi rapidement que des Lapins et ce alors que les cuves d’eau potable d’Ignocratie et d’ailleurs ne cessaient de diminuer et c’était sans mentionner les légumes verts et variés et les fruits blets et sucrés, que les Nine Naje, d’Ignocratie et d’ailleurs, ne seraient bientôt plus là pour faire pousser. Et tout le monde s’en cognait, comme de l’an quarante. Tout le monde, surtout la Rancifos. Parce que tout le monde ne possédait pas, pour soi seul, tout ce qu’elle gaspillait juste pour le non-plaisir d’exister. Parce qu’Hermyane avait bien noté qu’elle n’aimait rien ni personne, à part elle-même; cependant, il lui semblait également qu’elle ne prenait aucun plaisir à sa propre compagnie: pourquoi vampiriser les autres, sinon? Cela dit, on a déjà mentionné sa conversation d’un ennui quasiment meurtrier et le vide intersidéral de son être, alors il fallait la comprendre. Pauvre femme.
Pour essayer de se distraire un peu, elle songea à ses oncles qui avaient toujours su la faire rire aux éclats. Derf, Osej et Jorémé étaient trois gaillards Vaillants et non dépourvus d’Humour et de Joie de Vivre. Lorsqu’elle était plus jeune, ils étaient toujours là, si elle en avait besoin. Mais ce souvenir doux et réconfortant, comme le Miel dans la gorge lorsqu’elle est enflammée de trop de fumées de pots d’échappement ou de trop de particules diverses et avariées qui se promènent désormais partout dans l’air et dans l’eau, en Ignocratie comme ailleurs: Plomb, Mercure, Glyphosate, Round Up et cætera, et cætera, et cætera. Le souvenir de ses trois oncles vaillants et aimants devint rapidement brumeux et lointain: les gnôles diverses et avariées, spécialités de la Cranfe et de tous les arrogants qui la peuplent, s’étaient chargées de faire disparaître leur amour des choses vivantes pour le remplacer par celui de leur ivresse. C’est qu’ils n’étaient pas cons, ses oncles, à Hermyane: ils voyaient bien, eux aussi, que la Bactérie Unicellulaire gagnait du terrain et ils savaient leur impuissance. Alors, ils buvaient. Pourtant, par le passé, ils préféraient souvent un bon gros Joint d’Herbe Grasse et Odorante tout droit sortie du jardin à un verre de gnôle indigeste; c’est qu’ils avaient toujours aimé ça, le Jardin. Le bon vieux temps, songea-t-elle, celui où ils aimaient et jardiner et leurs pairs; mais la gnôle est comme ça: elle prend tout et ne laisse que l’amer et la haine de soi, déguisée en colère des autres. Désormais, ses oncles si vaillants et si solaires, braillaient sur le premier venu: un con endimanché, un mauvais joueur de foot ou un rabza énervé faisaient parfaitement l’affaire. C’est qu’à Sela, les cons snobs et endimanchés, les joueurs de foot, bons et mauvais et les rabzas, énervés ou pas, étaient nombreux, il est vrai. Quant à l’Herbe, elle ne poussait plus si bien dans les jardins… Car les non-dirigeants de Cranfe et d’ailleurs en avaient décidé ainsi: les gnôles rapportaient beaucoup plus. Et l’on sait déjà que pour mettre leurs lignées de dégénérés défoncés à la Caroline – et à la gnôle, aussi – à l’abri de la disparition de l’eau potable et des ressources, il fallait un sacré paquet de pognon. D’ailleurs, le Chiolas Nulot avait dû faire semblant de se préoccuper des grands espaces verts et des cours d’eau durant de longues années pour en amasser suffisamment, du pognon. En effet, les hectares, les puits, les cuves, les panneaux solaires, les vergers et les cours d’eau qu’il s’était accaparés sur la petite annexe paradisiaque de la Cranfe: l’Escro; toutes ces choses indispensables pour survivre à l’avènement imminent de la Bactérie avaient un coût. Et pas des moindres!
Et les oncles d’Hermyane voyaient tout ceci aussi bien que les autres. Alors, ils buvaient. Pour oublier, toujours à la manière des dauphins. Seul Jorémé faisait un effort pour arrêter. Pour ses petits Clamile et Navivi et sa tendre épouse Gam, dont il se souciait; mais l’angoisse de toutes ces choses horribles qui se profilaient à l’horizon et dont il ne saisissait pas tout – l’embrouillement généralisé, tout ça, tout ça – rendait son combat fort laborieux. Parfois, il rechutait. Puis, il essayait à nouveau. Et ainsi de suite. Aux dernières nouvelles, il tenait le coup toute la semaine, pour son travail et sa famille et ne s’octroyait le plaisir de l’ivresse que le week-end. De plus, pour se mettre à l’épreuve: il se rendait tout de même, chaque jour, dans les bistrots où il était un habitué, pour ne pas perdre ses copains et il se contentait alors d’une menthe à l’eau. Hermyane trouvait que c’était d’un courage admirable. Derf et Osej auraient peut-être pu essayer d’en faire autant. Au moins pour leur femme, Hycat et Ydan et leurs enfants: Laëg, Ydérau, Ynantho, Nitata et Sofrançi; et les enfants de leurs enfants. Et puis, L’Anarmej avait arrêté de boire, lui aussi. Pour montrer l’exemple à ses beaufs et à ses non-filles; c’est qu’Hermyane, aussi, avait été portée sur la gnôle, quand elle était plus jeune. Et Lirnaett avait toutes les peines du monde à lui résister également: c’est que personne n’ignore, en Ignocratie comme ailleurs, que le travail de Cuisine est intense et douloureux pour le corps et l’esprit; alors on y boit tout autant que dans les Usines, sur les Chantiers et pendant les enquêtes sordides à élucider. On boit aussi dans les bureaux des porteurs de cravates, bien sûr. Mais on y boit davantage pour se glorifier de soi-même que pour oublier la misère et l’extinction imminente du Vivant. Ou bien, on y boit peut-être pour oublier les cuisses grasses de sa femme que l’on n’a plus le droit de toucher et qu’elle réserve exclusivement à l’exhibition: sur les quelques plages, sans pauvres et sans pollution, restantes. Ce qui, il faut en convenir, peut évincer tout autre problème, même majeur et même urgent – comme l’avènement de la bactérie – car l’obsession amoureuse aveugle plus que tout autre chose, en Ignocratie, comme ailleurs. C’est que les humains sont faits pour s’aimer et ils le savent. Mais comme ils ont oublié comment faire – l’embrouillement généralisé, tout ça, tout ça – ils s’acharnent à se faire aimer par qui ne le veut pas, ou bien à ne pas aimer qui le veut bien. Toujours le même casse-tête chinois. Hermyane songeait qu’en ce domaine, il fallait écouter son cœur. Mais les chairs étaient si malmenées, en Ignocratie comme ailleurs, et elles hurlaient si fort, qu’elles évinçaient les battements de ce dernier. Et lorsque certains avaient la chance de pouvoir concilier les battements de leur cœur et le cri de leur chair, il était rare que cela aboutisse: ceux-là étaient des Guerriers et des Guerrières – la survie, tout ça, tout ça – et ils finissaient bien souvent par se détruire plutôt que de s’aimer. C’est que la violence de leur caractère, bien souvent, faisait de l’ombre à l’Essentiel.

 

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