IGNOCRATIE #56

Moutons

 

 

Hermyane Denleze s’imagina donc dans une petite maison isolée et plantée au beau milieu d’un bois, qui surplomberait un grand jardin plein de merveilles : fleurs parfumées et ouvertes, légumes naissants, fruits sucrés, limaces silencieuses, abeilles affamées, hérissons joueurs, merles gourmands, grimpereaux agiles, fruitiers guéris, vipères cachées, coccinelles rassasiées de pucerons multiples, papillons libérés des cocons et chenilles toujours prisonnières des leurs, et cætera, et cætera, et cætera.
Elle imagina la texture d’une terre bien grasse entre ses doigts, l’odeur de celle-ci dans ses narines et le bruissement léger de tout ce qui s’y cachait: vers de terre essentiels, larves endormies, fourmis travailleuses, lézards farceurs et orvets timides. Elle songea qu’il devait être doux de bêcher sa terre tout en écoutant les différents gazouillis de tous les ailés siffleurs et moqueurs cachés dans les arbres; les vrombissements sourds et incessants de tous les bourdons, frelons et guêpes que les fleurs de son jardin nourriraient avec générosité; le fracas de l’eau d’une rivière qui s’écoulerait gentiment en contrebas de ce paradis. Elle planterait des tas de Cosmos. Elle les aimait beaucoup. Elle se dit aussi, qu’assurément, ses enquêtes lui grignoteraient beaucoup moins la cervelle dans un tel environnement privilégié et indispensable. Elle songea qu’il serait Juste de distribuer équitablement son Temps: entre les hères malmenés qui avaient besoin de ses services d’enquêtrice chevronnée et toutes ces choses vivantes qui ne demandaient qu’à être aidées un peu, pour survivre à la bactérie. Oui, vraiment, Hermyane aspirait désormais à tout cela. La Doursier lui avait inspiré un beau projet, tout neuf. Dont tous les Zalloueg amnésiques et tous les Sinodul alcoolisés et méchants seraient exclus, évidemment. Et le Bachelor masqué, dont elle n’était plus sûre que ce fut Mika – qui semblait se sentir bien avec Molie – et qui se permettait tout et n’importe quoi: les fleurs et compliments sur Figure-de-Chèvre avaient eu leur charme; mais les appels nocturnes et les faux rendez-vous, auxquels il n’avait pas le courage de venir, étaient venus à bout de la patience d’Hermyane et de son intérêt méfiant pour le soupirant aux pratiques diverses et variées.
Bien sûr, elle aurait apprécié de pouvoir partager ce retour à la Terre à venir en compagnie réconfortante et douce d’un Homme bon, généreux et vaillant; mais puisqu’ils ne voulaient manifestement pas d’elle, les hommes, et de ses enquêtes, sa famille nombreuse, ses dents toute moches et surtout de son tempérament de feu – ou, pire encore, puisqu’il n’en existait plus un capable d’assumer tout cela! – elle se consola d’un adage populaire que tout le monde connaît, en Ignocratie comme ailleurs: on ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et le mouton!
Hermyane fulminait encore plus, du coup: il y avait tellement de travail pour lutter contre la marche en avant de la destruction du monde – résoudre l’enquête de la dérobade de la Rouma, cultiver un lopin de terre, et cætera, et cætera, et cætera – et tant de combats étaient menés par tant d’êtres en souffrance extrême pendant que la Rancifos gaspillait l’eau potable pour admirer son gras!
Ne pouvait-elle lutter un peu, comme tout le monde…?
De toute façon, Hermyane ne voyait pas très bien quel combat aurait pu être le sien: c’était le genre à geindre en permanence pour les petits bobos que l’existence lui infligeait; là où les grandes douleurs de tous les autres restaient muettes de dignité et d’efforts constants.
Alors, c’était une certitude: pour les abeilles, les hères en souffrance, l’eau potable, les adeptes désespérés des gnôles diverses et avariées et la lutte contre la Bactérie Unicellulaire; Hermyane Denleze épinglerait le cul tout gras de Simone Rancifos à propos de la dérobade de la Rouma! Point barre.
Enfin, afin d’apaiser le bouillonnement de son être, tout à l’impatience d’avancer sur son enquête et de se trouver un lopin de terre à cultiver, et comme elle n’avait plus ni herbe, ni shit: Hermyane décida de s’offrir un orgasme. On n’est jamais mieux servi que par soi-même, c’était pour elle une évidence. Et le sourire ravageur du boulanger Naje-Carm, sa stature robuste et fiable et sa retenue d’homme non-marié et père de deux enfants, seraient parfaits pour cette occasion. Hermyane laissait les hommes non-mariés à leur non-femme mais elle ne se privait pas de convoquer leur sourire et leur magnétisme indescriptible : pour s’accorder un moment de plaisir intense, en solitaire.

 

 

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