IGNOCRATIE #57

Moutons

 

Hermyane, après en avoir fini avec ses ardeurs de femme – ce qui lui prit environ dix minutes, maximum : quoi de plus facile que de mener un corps vers la jouissance, quand il s’agit du sien et qu’on a la chance de l’habiter complètement; car tout le monde n’a pas ce privilège en Ignocratie, comme ailleurs; l’embrouillement généralisé, tout ça, tout ça – s’alluma une cigarette. C’est qu’elle n’avait rien d’autre à fumer. Le jorma avait dû passer avant elle dans la salle des perquisitions et Vénus avait d’autres chats à fouetter que de la dépanner avec son herbe grasse et odorante dont elle avait tout autant besoin : pour éloigner ses ténèbres, rire et dormir. Et ses oncles avaient remplacé le sentiment de légèreté et de bien-être qu’elle procure aux corps et aux esprits abîmés par la vie, par l’ivresse et la colère des autres, rappelez-vous. Madiwe, elle, préférait, et de loin, savoir que ses filles fumaient un bon gros joint de temps en temps, pour dormir ou se calmer les Nerfs – c’est que les raisons de les avoir en pelote étaient nombreuses, en Ignocratie, comme ailleurs – que de les savoir portées sur la gnôle ou pire, encore : sur les produits pharmaco-chimico-industrio-de-mon-cul, qu’elle exécrait! Madiwe avait toujours été très sobre et elle avait appris à serrer les dents sans avoir recours à autre chose qu’au tabac et au Kawa. Hermyane songeait souvent que c’était et admirable et un peu dommage, aussi; elle aurait aimé savoir que sa mère planait un peu, de temps en temps, grâce à une bonne herbe verte, plutôt que de la savoir inquiète en permanence: pour ses filles, ses petits-enfants, l’avènement de la Bactérie, la disparition de l’eau potable, des arbres, des abeilles, des légumes, et cætera, et cætera, et cætera. Car Madiwe Trégo était d’une intelligence redoutable et avait senti l’avènement de la Bactérie Unicellulaire bien avant tous les premiers de la classe, premiers ministres ou petits colibris inutiles: dès son enfance, elle avait désiré la montagne, l’eau de source et la vie simple. Et depuis plus d’un demi-siècle – ce qui est aussi long que le temps passé par Nine Naje dans les champs; que Madiwe, du reste, avait également travaillés malgré son âge et ses souffrances diverses et variés : les douleurs muettes et la dignité, tout ça, tout ça – depuis plus d’un demi-siècle, donc, Madiwe assistait, impuissante, au carnage généralisé: la violence, les gnôles, la destruction du Vivant, et cætera, et cætera, et cætera. Mais elle savait tout de même, dans son cœur, qu’elle pouvait faire confiance à ses filles qui travaillaient d’arrache-pied : pour leur famille, les abeilles, la bonne cuisine, la bonne éducation d’Akulo et Alélic, la lutte contre la gnôle et le reste; et enfin, pour résoudre toutes les enquêtes sordides d’Ignocratie et d’ailleurs. Car Madiwe partageait, dans son coeur, cette conviction profonde avec sa fille Hermyane: le cul tout gras de la Rancifos – qui gaspillait toute l’eau potable, gardait pour elle tous les fromages de chèvre fermiers des alentours et méprisait la petite Doursier, malgré toute cette sueur de labeur et d’humiliations quotidiennes qu’elle avait à essuyer – ce cul tout gras, donc, d’absence d’efforts et d’amour, devait être épinglé! Point barre.

 

 

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