IGNOCRATIE #58

Moutons

 

 

Hermyane avait la cervelle en ébullition ce matin. Elle avait fini par s’endormir la veille, après son orgasme tout personnel – pour lequel Naje-Carme, la chaleur de son sourire et sa robustesse avait été grandement efficaces! – ses réflexions diverses et variées et sa dernière cigarette, à défaut d’autre chose. Tibouk ronronnait encore délicatement près d’elle, lorsque son portable désuet-à-pas-cher mais efficace avait sonné, très tôt: le Jorma lui-même voulait lui apprendre que la Doursier avait été jetée dehors de son non-domicile par Sinodul! Et elle avait saisi cette aubaine inespérée pour s’exiler, vite fait, bien fait : à Pétaouchnok. De là-bas, elle écrivait au Jorma que la situation au domicile de Sinodul était grave : elle déposait plainte contre Simone Rancifos pour l’exploitation de sa force de travail ainsi que celle de Sinodul, abus de faiblesse divers et avariés et tentative d’homicide volontaire! Ce qui faisait désormais du suspect d’Hermyane dans la dérobade de la Rouma, dont tout le monde se foutait, un Suspect beaucoup plus dangereux dont tout le commissariat finirait par se préoccuper! Tout le commissariat, sauf Mika et Molie. Ces deux-là convolaient en voyage de non-noces à l’autre bout du monde et sirotaient toujours des mojitos. La Gnôle, toujours elle. Hermyane s’inquiétait pour Mika : d’habitude, même gnôlé, même loin, même occupé et même complètement amnésique, ce dernier finissait toujours par la contacter: soit pour lui demander qui il était – ça, c’était quand il n’avait pas de compagne pour le faire, chaque matin – soit pour lui demander qui elle était, elle. Soit pour lui demander où se trouvaient ses lunettes ou son portefeuille. Mais depuis plusieurs semaines: rien. Seul le Bachelor masqué se manifestait et elle songea brièvement que cela correspondait parfaitement avec le son du silence insupportable que lui infligeait Mika. Elle chassa ces pensées d’un revers de sa main gauche meurtrie, dont elle s’accommodait comme elle pouvait, et s’arracha à la chaleur de son lit pour avaler un kawa gras de crème fraîche et s’habiller: d’ici peu, elle serait rendue au commissariat qui se trouvait tout près de chez elle; à environ une heure de marche. Et elle aimait ça, marcher!
Tout en marchant, Hermyane réfléchissait.
Pour pas changer.
Ce Sinodul Movic devait être complètement secoué pour avoir décidé de mettre la Doursier dehors, alors qu’elle avait bien observé combien il larmoyait chaque fois que c’était elle qui essayait de partir: et on pouvait la comprendre! De plus, cet animal curieux qu’était Aube Doursier, ne portait pas plainte contre son non-mari pour tous les mauvais traitements infligés et dont Hermyane avait été un témoin discret. Non, elle accusait sa non-mère. Décidément, tout convergeait toujours vers le cul tout gras de Rancifos! Ce qui mit Hermyane en joie. C’est en chantant et en souriant à tous ceux qu’elle croisait, même de méchante humeur, même encore imbibés de gnôle de la veille et le regard noir de haine de soi déguisée en colère des autres, même mal lavés ou encore pas bien réveillés – toujours la gnôle de la veille. C’est que c’est un fait connu de tous, en Ignocratie comme ailleurs: les Cranfais étaient toujours plus ou moins gnôlés; probablement pour pouvoir supporter leur vie de merde. Et on pouvait les comprendre: la Cranfe, jadis un pays verdoyant et plein de promesses, était devenue une jungle où les plus riches chiaient en permanence sur la tronche des plus pauvres, qui devaient se coltiner tout le travail.
Rem « Loosing my religion »

 

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