IGNOCRATIE #59

Moutons

 

 

C’est rayonnante de bonheur qu’Hermyane franchit la porte complètement défoncée du commissariat. Elle prit son courage à deux mains et décida de passer voir à l’étage du Zalloueg s’il était rentré de son voyage. C’est légèrement soulagée qu’elle constata qu’il n’y était pas, ni lui, ni sa tendre Molie. Les mojitos devaient être excellents, où qu’ils les sirotent. Par contre, elle nota avec une certaine inquiétude que VianneVi, la femme de ménage du commissariat, de l’hôtel de Piloce, d’une banque médiocre et du Formule-Trois – oui, tout ça! – était bien là et que, curieusement, elle ne faisait pas le ménage. C’est que Mika avait toujours été un gros maniaque et qu’il faisait toujours faire le ménage de ses quartiers à sa compagne du moment. Pourtant, cette femme fatiguée et veuve depuis quelques années, bien qu’elle n’y fasse pas le ménage, faisait tout de même quelque chose dans le bureau vide et bien rangé du Zalloueg. Hermyane osa tendre l’oreille pour écouter. VianneVi parlait seule. Oui, mais elle parlait dans un petit appareil qui enregistrait sa voix. Hermyane tendit davantage l’oreille: VianneVi, après avoir mentionné à son interlocuteur qu’il se prénommait Mika Zalloueg, où se trouvaient son portefeuille et ses lunettes, le nom de son Père et de sa Mère – Dïas et Béniz – ainsi que l’adresse de leur domicile – 91 Sentier de la Houille à Sela dans le Darg – prit une inspiration – elle semblait nerveuse – et se mit à conter des choses tout à fait différentes. Cela donnait à peu près ceci :
« Il était une fois, une Shéhérazade moderne.
Raconteuse d’histoires, comme la première, mais dans un décor bien différent.
D’abord, je m’appelle VianneVi et j’occupe un poste essentiel dans une agence d’affaires banale.
Oui, je sais, on est bien loin des boudoirs, des fumées d’opium, de la danse du ventre et des sultans meurtriers d’épouses…
Quoi que?
La Finance n’est-elle pas devenue le dirigeant mondial le plus sanguinaire jamais connu par l’Humanité?
Ou bien je divague encore…
Je ne suis qu’une femme de ménage, moi, après tout. Je ne suis pas très intelligente, il paraît… Certains vont même jusqu’à dire que je ne suis rien! Alors, je laisse la lecture du monde complexe dans lequel nous vivons à ceux qui portent des cravates.
Quoi qu’il en soit, comme Shéhérazade, j’ai beaucoup d’histoires à raconter. C’est que c’est vraiment un drôle de monde, celui des porteurs de cravates…
Mais je ne vais pas tout vous dire tout de suite! J’ai compris la manœuvre, figurez vous: la petite Shéhérazade a été bien inspirée. Un homme trahi et en colère n’en reste pas moins un homme qui a été un enfant. Et tous les enfants aiment qu’on leur raconte des histoires. Le problème, c’est quand elle se finit. Alors, Shéhérazade ne finissait jamais. Et la curiosité de son époux l’emportait toujours sur la colère. Chaque matin, il la laissait vivre, pour pouvoir, chaque soir, connaître la suite de l’histoire…
Astucieux, non?
Et là, bien sûr, vous ne comprenez pas la comparaison…
Vous vous dites probablement que ma vie n’est pas en danger chaque jour, c’est ça?
C’est sûrement parce que vous n’êtes ni femme de ménage au Mics, ni veuve depuis plusieurs années, ni responsable, seule, de l’épanouissement de trois adolescentes et sûrement pas non plus locataire d’un cagibi mal éclairé et mal situé. Non, vraiment, la vie, c’est devenue une vraie jungle, vous trouvez pas? Y’en a même qui disent que c’est à cause des banquiers. Moi, je nettoie leurs bureaux. Et, c’est bien vrai, ce n’est pas toujours joli-joli ce qu’il y a sous le tapis…
Bon, d’accord, je suis bien obligée des les commencer mes 1000 et Une Assurances Vie…
ça vous plaît, comme titre? Vous êtes prêts à tout entendre à propos de ceux qui font la pluie et le beau temps sur le monde, qui créent les famines, les faillites, les crises et l’austérité? Ceux qui jouissent de leur droit de vie et de mort sur la populace chaque matin? Je suis sûre que oui. Laissez-vous aller, la curiosité n’a rien d’un vilain défaut. Mais avant de conter, installons-nous confortablement dans un bureau pour cette première histoire. Celui de Mika sera parfait: c’est le mieux rangé, il n’y a presque rien à y faire! Un petit coup de poussière par ci, je vide la poubelle, un petit coup de balai et on aura tout le temps qu’il faut. Voilà, je ferme la porte, car elles ont des oreilles, cela nous laisse une bonne heure devant nous…
Enfin, nous voici bien installés, je vais pouvoir commencer cette première histoire… »
Hermyane en resta sur le cul. VianneVi, qui n’avait pas besoin de nettoyer ce bureau déjà rutilant de maniaquerie, laissait des messages discrets au Zalloueg. Et, manifestement, elle en profitait pour balancer tout ce qu’elle savait sur la banque médiocre pour laquelle elle travaillait, aussi. Mais Hermyane ne pigeait pas bien ce que cela avait à voir avec le travail administratif de Mika et Molie. A moins que ces deux-là aient un projet secret, dont ils ne parlaient à personne, pour mieux en garantir le succès? Cela ressemblait au Mika avec lequel Hermyane avait travaillé. Cela ressemblait même à celui qu’elle avait aimé et dont elle peinait bien souvent à se souvenir…
Elle s’éloigna à pas feutrés et laissa VianneVi conter ses histoires. Le jorma l’attendait pour lui transmettre des copies de sa correspondance avec la Doursier depuis Pétaouchnok.

 

 

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