IGNOCRATIE #60

Moutons

 

 

Tout en grimpant les marches pour rejoindre le Jorma dans son bureau tout aussi petit, mal éclairé et mal isolé que ceux des membres de sa Brigade, Hermyane réfléchissait aux chefs d’accusation portés contre la Simone Rancifos par la Doursier. Et en songeant à Rancifos, comme une envie de chier irrépressible, elle pensa à ce roman qu’elle avait lu, il y avait de cela bien des années maintenant: « Les Aventures Périlleuses » d’un certain FroiPrem’slair Troi Siouvert, dont elle ne savait rien et se foutait comme de l’an quarante. En revanche, son texte, porté par la suite sur tous les écrans divers et variés d’Ignocratie et d’ailleurs, était excellent. Le style lui importait peu mais le fond de cette histoire la travaillait. La Marquise de Lieutrem – tiens, encore une! – et sa relation perverse avec le Mortduc de PicRoc – nom fort bien choisi, puisque le malheureux finissait par se faire trépaner en duel à l’épée par un rival – avaient causé la perte et le décès de la Ravissante Madame De Veltour. C’est qu’au départ, le Mortduc était tout aussi immoral et vicelard que sa Marquise et ils complotaient ensemble depuis des lustres, pour traîner dans la boue les honnêtes gens et briser des cœurs. Mais le Mortduc était finalement tombé fou amoureux de la Tourvel – Bang Bang, You Shot me Down – et y avait laissé sa Vie. La malheureuse, éperdue d’amour, de honte et de désespoir, avait également succombé à la Maladie. Car personne n’ignore que l’on peut Mourir d’Amour, c’est évident. Seule cette saloperie de Lieutrem avait survécu à tous ces drames. Mais pas tout à fait: car l’intrigante avait été percée à jour; c’est que le Mortduc de PicRoc avait eu l’intelligence – celle de son cœur – de donner à son assaillant ses correspondances avec la Marquise, qui prouvaient combien elle était méprisable, haineuse et dépourvue d’âme. Et la Honte d’être mise à nue, avait pulvérisé son gros ego de femme capricieuse et gâtée. Cela dit, cette saloperie n’avait pas vraiment eu le choix, elle: c’est que le contexte monarchique dans lequel se déroulait toutes ces infamies, obligeait les femmes de la Cour à ruser davantage que les messieurs; car ils avaient tout pouvoir sur leur condition. Et de ruses en ruses, pour survivre – non pas au froid, aux balles ou à l’extinction imminente du Vivant; on en était encore bien loin – elle en avait perdu la Flamme : celle de son Âme. Et puis, malgré sa quête tout à fait louable de Connaissance, elle avait commis une grossière erreur d’analyse: « (…)On ne connaît la Honte, qu’une seule fois.(…) », disait-elle.
Quelle Idiotie, songeait Hermyane!
La vie d’homme, qui n’est après tout qu’un Animal Sensible comme les autres, n’est faite que de honte: celle de dire des sottises – mais c’est en forgeant que l’on devient forgeron, non? – celle de commettre sans cesse des erreurs – mais seuls ceux qui ne foutent jamais rien, n’en font pas, non? – celle de puer la sueur – mais il faut bien travailler pour vivre, n’est-il pas vrai? – celle de péter en public, ou pire encore: dans le bureau de sa patronne et en présence de son fils! Celle, encore, de se pisser dessus de rire, de peur, de trop tousser ou de trop de gnôle; celle aussi, de se chier dessus lorsque l’on donne la vie – cette dernière était un cadeau réservé aux femmes! Le privilège! Pourtant, cette honte, que de nombreuses femelles expérimentaient, ne les empêchait : ni de recommencer ce miracle qui consiste à donner la vie, ni d’aimer leur petit de manière Infinie et Inconditionnelle. La honte, définitivement, faisait intégralement partie de la vie d’Homme et ceux qui s’y refusaient, risquaient de devenir des monstres dépourvus d’âme; un peu comme la Lieutrem…
Était-ce donc cela?
La Rancifos s’imaginait-elle, quel que soit le secret honteux qu’elle dissimulait à tout prix, qu’elle ne se chierait pas dessus, elle aussi, le jour où la vie déciderait de la quitter, comme nous tous?
Quelle bêtise crasse, dans ce cas : car si on survivait à la honte – la surpopulation mondiale le prouvait! – on ne survivait pas à l’absence d’amour. Quelques expériences hygiénistes du milieu du siècle précédent, l’avaient établi de façon irréfutable: des nourrissons et des petits singes en étaient morts! Le progrès a un coût, et pas des moindres…
C’était en tout cas l’avis d’Hermyane sur la question. Mais comme on ne lui demandait jamais son avis, elle toqua à la porte du bureau de son Chef et entra en silence.

 

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