IGNOCRATIE #66

Moutons

 

Ayant encore une belle heure de marche devant elle avant d’atteindre son commissariat, Hermyane réfléchissait. Pour pas changer. Sa perche à la Marie-Jeanne et les souvenirs plus ou moins agréables et plus ou moins honteux de ses balbutiements dans la vie sexuelle, amoureuse, amicale ou encore salariale – c’est qu’à l’époque de ses débuts sur le terrain, on travaillait encore pour un salaire: mais l’avènement de la Bactérie et la disparition des ressources, avaient voulu que les enquêteurs modernes travaillent désormais pour rien. Ou presque. En tout cas pas pour la gloire, songea-t-elle en s’esclaffant! Car il n’était pas rare qu’un enquêteur qui tentait d’aider un pauvre hère affamé et assoiffé se fasse cracher à la gueule, au mieux!
Pas Hermyane. C’est qu’Hermyane ne travaillait ni pour les glorioles, ni pour un salaire médiocre que de toute façon elle n’aurait pas pris le temps de dépenser: Hermyane ne songeait qu’à une chose, du soir au matin et même la nuit: la Justice. Bon, il est vrai, ses premiers salaires ainsi que les économies que sa mère avaient faites pour elle, à la sueur de tant de serpillières essorées et de tant d’humiliations ravalées: elles les avaient dilapidées à ValPiochier en moins de temps qu’il ne lui en avait fallu pour le dire. C’est qu’en Ignocratie, tout le monde gaspille tant et sans le moindre scrupule, qu’Hermyane avait eu un peu peur d’être différente des autres, dans son jeune âge. Et puis, tout ce qu’elle savait, notre Hermyane: c’est qu’elle ne savait rien! Et elle était d’un caractère fort curieux. Alors elle avait essayé, elle aussi, de dépenser bêtement tout son argent, en tabac, en gnôle, en sorties diverses et variées, en dépression nerveuse – ça c’était à cause du Zalloueg, bien sûr – en excès de vitesse gnôlée au possible, en découverts non-autorisés, en parties de jambes en l’air, en signalements à la banque de Cranfe, en shit, en fringues qui ne lui allaient jamais et en dettes diverses et avariées. Elle avait trouvé cela hilarant. Pendant quelques mois. Puis elle avait pris conscience – grâce à sa collègue et amie de l’époque : Etoile de l’Île – qu’elle avait deux petites sœurs curieuses aussi et qu’elles l’observaient attentivement pour savoir quoi faire de leur peau: l’embrouillement généralisé, tout ça, tout ça. Ce qui avait définitivement convaincu notre Hermyane de se ranger. Parce que ses frangines avaient besoin d’un exemple, et d’un bon! Madiwe avait donné tout ce qu’elle avait en travaillant durement toute sa chienne de vie et en essuyant des violences conjugales diverses et avariées, aussi. C’est que le père d’Hermyane n’avait pas été à la hauteur de la tâche. Cela avait été très violent psychologiquement de la laisser avec leur petite et tout le travail – d’autant qu’elle n’avait reçu aucuns lauriers pour toute la merde qu’elle avait nettoyée, aussi, chez sa belle-mère. Mais la mère du Nérich se prenait, allez savoir pourquoi, pour une marquise elle aussi : à laquelle l’on devait tout, sans qu’elle n’ait rien à faire pour cela et Madiwe l’avait fuie à toutes jambes. Et comme elle avait bien fait, se disait Hermyane en constatant les dégâts que la Rancifos avait faits sur le couple de la Doursier et de son rejeton débile. Le père de ses frangines, Tique Del Minol, avait lui aussi fait preuve de beaucoup de violence à l’égard de Madiwe et des petites Lirnaett et Sireyne. Sireyne prenait des coups lorsqu’elle ne parvenait pas à faire ses devoirs d’école – ce qui avait bloqué bon nombre de ses apprentissages – et Lirnaett, qui subissait des terreurs nocturnes effroyables dès l’âge de six ou sept mois – peut-être sentait-elle déjà que la Bactérie Unicellulaire était en marche? – était alors enfermée dans les ténèbres d’une salle de bain froide et austère afin que le Tique, souvent gnôlé aussi, puisse dormir. Quant à Madiwe, elle n’osait pas le contredire: c’est qu’il l’aurait battue et lui aurait mis la tête sous l’eau froide pendant des heures, si elle avait osé le faire. Hermyane, étant enfant aussi à l’époque, n’osait pas prendre la défense de Madiwe ou des petites. C’est qu’elle en avait la chiasse la nuit, parfois, de toute cette violence. Mais de temps en temps, lorsque Tique ne regardait pas, elle donnait aux petites ce qu’elle pouvait: la nuit, si Lirnaett hurlait encore et qu’Hermyane avait envie de faire pipi, elle se levait discrètement et en passant devant le couffin glacial de terreur, elle chuchotait des mots tendres qu’elle espérait rassurants. Lorsque Sireyne buvait son biberon seule, parce que Madiwe avait toutes les ténèbres de Tique à encaisser, elle le lui donnait, affectueusement. Elle se souvenait aussi lui avoir fait faire ses premiers pas. Pour aider Madiwe à supporter l’insupportable, elle avait aussi appris à changer leurs couches sales. Mais elle n’avait pas toujours su être tendre et affectueuse: c’est que comme pour les chiens, lorsque l’on encaisse trop de Brutalité, on finit parfois par la renvoyer sur le premier venu. Mais au milieu de cet embrouillement généralisé où la violence dans son foyer – comme dans tant d’autres – était devenue banale; surtout à Sela, ancienne ville Houillère du trou du cul de la Cranfe dont tout le monde se cognait comme de l’an quarante, Hermyane s’était jurée que plus jamais elle ne manquerait ni de courage, ni de sens de la Justice. Car elle ne s’était jamais pardonnée de ne pas avoir su s’interposer entre les coups de Tique et ses frangines ou sa mère.

 

 

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