IGNOCRATIE #67

Moutons

 

C’est ainsi que, pour qu’Hermyane puisse regarder son reflet dans le miroir sans rougir de honte – pas celle d’être un humain qui rote, aime, pète, chie, pleure, mange ou déteste – mais celle d’être lâche et de ne pas secourir son prochain – que cela concerne sa mère, ses frangines ou qui que ce soit d’autre – c’est ainsi, donc, qu’elle avait choisi cette profession. Elle avait Foi en ses intentions et en son intuition dans son travail et cela fonctionnait plutôt bien. Les souvenirs de toute la Brutalité que Tique s’était permise à l’égard des siens lui avaient mis la cervelle en rage. Non pas à cause de la violence: elle était désormais partout présente dans les foyers d’Ignocratie et d’ailleurs. Non, à cause de l’indifférence de ceux à qui elle avait confié son désespoir, à l’époque. Une tante éloignée et grasse comme une truie, Narine Der Fouir, lorsqu’elle avait écouté les confidences d’Hermyane avait préféré s’inventer des acouphènes pour ne plus rien entendre. Une soi-disant amie, à laquelle Hermyane ne voulait plus jamais avoir affaire, la Rotie Suse Phanjoe, avait préféré ignorer les confidences d’Hermyane, s’esclaffer de ses déboires et la snober lorsqu’elle en était enfin sortie. Cela aurait bien mérité que son gros nez vulgaire atterrisse sur sa joue crasseuse, mais elle était enceinte et Hermyane ne touchait jamais ni aux enfants, ni aux vieillards, ni aux femmes enceintes. Pour les deux derniers, si cela la démangeait trop, elle avait recours aux insultes. Bénies soient-elles, pour toute la violence qu’elles évitaient! Car il faut toujours gratter là où ça démange – jusqu’au sang, si nécessaire – sinon, l’on prend le risque de ne jamais être débarrassé de la démangeaison et cela peut rendre fou, c’est un fait connu de tous, en Ignocratie, comme ailleurs.
Toutes ces réflexions diverses et avariés – Hermyane préférait désormais se concentrer et sur ses enquêtes et sur une abeille butinant un Cosmos ou un Cèpe au pied d’un arbre, plutôt que de ressasser ses histoires de famille sordides et banales – l’avaient conduite à repenser à un auteur fort controversé en Ignocratie comme ailleurs : Reduf. Qui avait écrit le non moins célèbre « Temto et Bouta » sur lequel Hermyane chierait volontiers, si on lui avait demandé son avis. Mais comme elle n’était pas du genre à jeter le bébé avec l’eau du bain, elle prit quelques minutes pour y songer tout de même, à cet auteur. D’abord, il avait eu l’intelligence de parler de la Libido des petits. Car, il est vrai, aux alentours de six ou sept ans, c’était selon l’enfant, ces derniers avaient le zboubi qui grattait. Classique. Et en général, pour palier cette ardeur nouvelle et inquiétante pour un jeune esprit qui ignore tout de la sexualité, les petits se débrouillaient très bien entre eux: cousins, cousines, camarades; tout cela faisait l’affaire et réglait généralement assez vite ces histoires de libido naissante. Mais c’est surtout à cette histoire de Bouta qu’Hermyane songeait, alors qu’elle approchait enfin du commissariat. Car, évidemment, elle avait son idée quant à ceux qui concernaient la société moderne sur le point d’être anéantie par la Bactérie Unicellulaire. N’eut été le crime infâme de la dérobade de la Rouma, elle aurait pu penser que les Boutas modernes avaient eux aussi leur grande part de responsabilité dans cet avènement catastrophique en marche. Et elle en aurait cité trois: La Merde, la Mort – qui concernait aussi la merde, finalement – et la Sodomie.
Mais elle n’eut pas le temps de finir ce raisonnement car elle venait de franchir la porte de son bureau et devait plancher sur les écrits que la Doursier leur faisait toujours parvenir depuis Pétaouchnok.

 

 

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