IGNOCRATIE #68

Moutons

Bon, c’était touffu, comme correspondance. Au moins autant que la schneck d’Hermyane, qu’elle ne prenait plus le temps d’entretenir puisque sa vie sexuelle était d’un vide intersidéral; un peu comme celui du « coeur » de la toute grasse Rancifos. De toute façon, à force de travail de terrain et de rencontres avec les enfers des tordus de la quéquette, elle avait décidé de ne plus jamais se laisser prendre par la tendance moderne d’Ignocratie et particulièrement de Cranfe, qui consistait à éradiquer les poils de toutes les schnecks; et même d’ailleurs: torses et dos des hommes, jambes, aisselles, sexes des deux genres, et cætera, et cætera, et cætera. Et qui, du reste, s’accompagnait d’une obsession complètement folle et pas Naturelle du tout: éradiquer aussi les odeurs corporelles. Ce qui, non seulement était stupide – le pipi et le caca inévitables lorsque la vie nous quitte, tout ça, tout ça – mais également meurtrier, littéralement. Car les bombes et aérosols en tout genre, dont ne pouvaient plus se passer les gens d’Ignocratie et d’ailleurs, finissaient tous dans les fonds de l’Océan : et les poissons disparaissaient à vue d’oeil. C’est qu’ils ne se nourrissaient pas d’aérosols, évidemment. Et que les gens continuaient par ailleurs à vouloir se nourrir de poissons, même en mauvaise santé et même quasiment disparus. Et pour les jeter, la plupart du temps en prime, dans les poubelles aspergées de Javel! Mais puisque tout clochait…
Donc, Hermyane, pour lutter un peu contre toutes ces aberrations avait accepté de puer la sueur, de temps en temps et avait décidé, surtout, de laisser son abricot personnel en friches: car elle n’était pas une petite fille, merde! Elle voulait bien tailler un peu son buisson ardent, si son amant le souhaitait et par respect, mais de là à s’épiler intégralement: hors de question! Et pourquoi pas ressembler, aussi, à cette tarée de La Strié – la femme d’un vieux pote – qui avait carrément pris rendez-vous chez une esthéticienne peu avant son accouchement, pour être bien épilée au moment de la perte des Eaux. Fallait quand même être sacrément secouée du ciboulot pour penser à une chose aussi futile peu avant de mettre au monde un enfant merveilleux, non? Mais elle chassa ses problèmes de transpiration, de disparition des poissons, de pilosité et de sexualité quasiment inexistante de sa tête bordélique et revint aux courriels de la Doursier.
Elle y disait Tout mais pas n’importe quoi: elle déposait sa plainte contre Simone Rancifos, en personne!
Oui, msieurs’ dames’!
Car si elle mentionnait bien que c’était en qualité de victime déboussolée qu’elle demandait assistance, elle précisait également que, recouvrant peu à peu ses esprits à Pétaouchnok, c’était en qualité d’éducatrice-spécialisée-en-rien-mais-prête-à-tout qu’elle s’exprimait désormais.
Elle mentionnait les prisons dorées, les dégâts ahurissants qu’elles pouvaient provoquer : violences, toxicomanie, rejet systématique de l’Autre et incapacités diverses et avariées; celle de faire confiance, celle d’avoir un esprit tranquille – c’est à dire calme et apaisé et disposé à réfléchir correctement – celle, aussi, d’être bien ancré dans la Réalité, et cætera, et cætera, et cætera.
Elle parlait aussi, bien sûr, des préjudices moraux et physiques qu’elle avait dû encaisser: humiliations diverses et avariées, crachat public au visage, isolement d’avec le monde extérieur, travail incessant, critiques quotidiennes – c’est que quoi qu’elle fasse, cela ne convenait jamais: soit elle en faisait trop, soit pas assez; soit la soupe était trop froide, soit trop chaude, soit elle parlait trop fort, soit on ne l’entendait pas; des douches froides et chaudes permanentes et d’une violence inouïe pour un esprit de bonne volonté comme le sien. C’est qu’elle précisait bien deux choses, également.
Primo, même si tous ces actes de persécution étaient bien le fait de Sinodul Movic, c’était par reproduction de schéma qu’il les lui infligeait: inconsciemment. Deuxio: la Rancifos était bien au fait de toutes ces choses et refusait de les admettre! C’est que cela aurait obligé cette petite bonne femme insipide à reconnaître qu’elle avait infligé elle-même tous ces mauvais traitements à son rejeton. Et la bonne femme ne voulait jamais rien reconnaître… Pas même que Loutouse était plus au sud que Dorbeaux, rappelez-vous. La doursier balançait tout: comment la saloperie étranglait son rejeton pour qu’il se rende à l’école alors qu’il y était persécuté – et que même, parce qu’il était Brave et Tenace, il s’y rendait donc armé d’un sabre pour se défendre d’une bande de cas sociaux dégénérés et défoncés à la bière et au shit qui l’avait pris pour cible – comment elle faisait semblant de ne pas voir que Sinodul torturait des moineaux, tirait à la carabine à plombs sur ses camarades de classe ou que son époux avait des problèmes de gnôle et comment elle lui avait dit qu’il pouvait bien crever la bouche ouverte. Ce qui avait effectivement fini par se produire, le malheureux. Comment elle était en train d’infliger les mêmes mauvais traitements à la petite Arcagne, même de loin – c’est que la Cruauté possède un champ d’action vaste et avarié – qui refusait carrément de faire son caca aux toilettes et ne le faisait que dans sa couche. Elle ajoutait cependant que, grâce à Amélia Oursin et son amour pour Arcagne, le tir avait été parfaitement bien rectifié – en tout cas pour cette histoire de refus des toilettes. Elle ajoutait comment la Rancifos avait si peu encouragé les talents de Sinodul – qui étaient manifestement nombreux – et comment elle avait fini par convaincre tout le monde de ses incapacités en tout et de sa mauvaise odeur. Peut-être faisait-elle là un transfert? C’est qu’Hermyane pouvait en témoigner: le rance et les inaptitudes venaient d’elle, pas de Sinodul qui du reste avait une stature d’Apache grandiose et tant de charme. Mais elle l’avait convaincu du contraire: lui se croyait vilain, puant et bon qu’à une chose, alors: se défoncer. Comme les dauphins. Mais elle n’omettait pas de parler de son travail d’éducatrice-spécialisée-en-rien-mais-prête-à-tout et des résultats probants qu’il avait permis. Puisque la Rancifos ne s’était pas gênée pour l’exploiter et la laisser accomplir ce dont elle était bien incapable. Elle disait donc comment Sinodul Movic avait finalement réduit toutes ses consommations diverses et avariées grâce à ses soupes – même critiquées – et ses longues heures d’écoute de Tam-Tam, même épuisée. Grâce à ses douceurs, ses caresses, ses mots d’amour sincères – c’est que la conne précisait aussi qu’elle en était folle amoureuse; au début, en tout cas. Elle mentionnait même une anecdote prouvant combien le malheureux déambulait en dehors du Réel : il lui avait confié, qu’une fois, il avait vu un asticot lui sortir du Zboub. Ce qui, vous en conviendrez, est absolument impossible: il aurait fallu pour cela qu’une mouche puisse venir y pondre. Et on ne voit pas très bien comment une mouche peut pondre à l’intérieur d’un sexe dissimulé par un slip, au moins et probablement un fut, aussi. Le pauvre garçon ne faisait aucune différence entre la réalité de qui il était et ce qu’on lui avait fait croire: peut-être qu’à force d’absence d’amour et d’encouragements, il avait fini par penser que le rance venait de lui et qu’il pourrissait de l’intérieur? Ce qui aurait expliqué cette hallucination concernant l’asticot impropable dans le zboub. Et comment la salope de Rancifos avait approuvé que Sinodul la foute dehors, sans préavis et à poil, et ce pour se garder les lauriers de la transformation évidente du jeune homme. Quelle chiasse, cette femme! Hermyane l’avait percée à jour, au premier coup d’oeil: une menteuse, venale et méchante. Point Barre.
Mais pas une ligne sur la Rouma ou les quais de Pignerpan et ce qui se cachait dans le hangar qu’elle louait officieusement: Hermyane avait épluché les comptes bancaires de cette salope et aucun paiement concernant le hangar n’y figurait. Pourtant, elle l’avait bien vue s’y rendre. Et pas qu’une fois, depuis qu’elle avait retrouvé un logement et repris ses filatures discrètes…

 

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