IGNOCRATIE #69

Moutons

 

 

Tout en marchant pour regagner son domicile, Hermyane réfléchissait aux propos de la Doursier. Certes, ils étaient denses et mentionnaient tout un tas de choses diverses et variées; mais ils avaient beaucoup de sens. Elle accusait Simone Rancifos d’être une Perverse Narcissique manipulatrice, fourbe et dénuée d’Empathie qui avait abusé d’elle, de sa faiblesse pour Sinodul ainsi que de leur force de travail: pour se glorifier de ce projet d’auto-suffisance – pour les abeilles, rappelez-vous – auquel elle n’accordait de l’intérêt que si cela pouvait lui rapporter quelque chose. Toute sa vie, Sinodul avait parlé d’un tel projet – car il avait pressenti l’avènement de la Bactérie Unicellulaire bien avant tout son entourage, qui s’en foutait comme de l’an quarante et préférait exploiter ses compétences tout en lui laissant croire qu’il était débile – et jamais elle n’y avait cru, ni accordé le moindre crédit. Mais comme il s’agissait d’un projet devenu à la mode – l’urgence et la survie, tout ça, tout ça – elle se félicitait désormais du travail des deux jeunes, devant sa Cour. Et puis, personne n’ignore, en Ignocratie, comme ailleurs, que les pervers narcissiques sont en effet ainsi moulés; ils n’ont jamais tort, tout ce qu’ils font est prodigieux – même chier le matin – et quant aux conséquences de leurs actes : s’ils sont positifs, ils s’en attribuent les louanges, s’ils sont négatifs, ils cherchent des Coupables. Car rien ne doit jamais déranger le tordu amoureux de lui-même dans l’image fabuleuse qu’il a de sa petite personne et qu’il décide – de manière unilatérale – d’imposer à tous. Quant à ceux qui s’y opposent, ils les détruisent: d’une manière ou d’une autre. Tout simplement. Soit en les laissant mourir de trop de désespoir gnôlé, soit en les laissant se faire foutre dehors sans préavis et sans un rond, soit en les laissant passer pour ce qu’ils ne sont pas. Simone Rancifos tenait tant à conserver sa belle demeure, ses grilles dorées et la belle image d’elle-même qu’elle avait fabriquée de toute pièce – à grand renfort de mensonges, d’exagérations voire même d’affabulations – que la Doursier et tout ce qu’elle avait encaissé par amour pour son rejeton pouvait bien disparaître à jamais: elle n’en avait que faire. Tant que l’on continuait à l’admirer, elle et ses possessions – dont Sinodul, Amélia et Arcagne faisaient évidemment partie; elle se foutait comme de l’an quarante du sort de sa non-belle-fille qui pourtant l’avait toujours reçue aimablement et même plus souvent qu’il était humainement possible de le supporter! Vous n’avez pas oublié que sa conversation était d’un ennui meurtrier et que tout ce qui l’intéressait concernait soit son nombril dégueulasse, soit ses dernières acquisitions, soit la qualité des mets qu’elle choisissait pour son petit estomac fragile. Hermyane le savait par expérience de terrain, ce genre d’individus, malpropres et toxiques au possible, étaient quasiment impossibles à détrôner. Il n’y avait rien qu’à voir tous les Nocram, Trugonex et Chiolas Nulot au pouvoir, dont il fallait toujours applaudir les paroles insipides et ne jamais contrarier les actes infâmes. Il fallait absolument que tout le monde les admire en train de chier. Mais la monarchie avait été renversée, non? Alors Hermyane sentit qu’il y avait un espoir. Car Aube Doursier avait été habile: elle avait enduré tous les enfers publiquement, probablement de façon à ce que tous puissent constater les faits: elle avait été vaillante à la tâche, amoureuse éperdue, patiente, effacée, charmante chaque fois qu’elle recevait sa non-belle-mère, exclue en silence et manu militari d’un mariage qui lui avait pourtant été promis et exclue, toujours manu militari, d’une maison pour laquelle elle avait payé, elle aussi, les traites et frais de fonctionnement, et sué sang et eaux, sans se plaindre. Alors, à moins qu’une mauvaise foi collective s’acharne à la faire passer pour une débile paresseuse, insensée et infidèle: que tous savaient qu’elle n’était pas; puisqu’elle avait durement obtenu quelques diplômes grâce à tous les livres qu’elle avait lus, travaillé d’arrache-pied à cette autonomie en laquelle elle avait Foi, pour les abeilles, contenu et canalisé les folies de son homme et même évité que celui-ci ne manifeste sa violence extrême en lui permettant, de temps en temps, d’en faire preuve de manière juste et efficace. Une garde fou qui avait œuvré en silence, retenant ses larmes en public, ravalant toutes les humiliations qu’elle subissait – publiquement ou non – et ce dans l’unique but de faire la preuve par la démonstration de la mauvaise foi évidente de Rancifos. C’était intelligent, indiscutablement. Et courageux, aussi. Car la Doursier avait bien failli y laisser sa peau et c’est très amaigrie et très affaiblie psychiquement qu’elle avait fui tout cela à Pétaouchnok.
Hermyane avait le devoir d’aider cette fille à finir le travail. Elle ouvrit la porte de chez elle, distribua quelques croquettes, jeux de fil de laine et caresses à Tibouk, se roula un gros joint et décida de réfléchir intensément à la façon d’aider Aube Doursier à faire la lumière sur les drames qu’elle avait encaissés, en silence.

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