IGNOCRATIE #77

Moutons

 

La Doursier était en route pour rentrer de Pétaouchnok et il lui fallait encore plusieurs jours pour arriver : Hermyane devait ronger son frein. C’est que Pétaouchnok n’était pas la porte à côté et qu’elle devait se coltiner des bus, des ferrys, des trains, et cætera, et cætera, et cætera. Et cela, bien évidemment, en compagnie de tous les laissés pour compte qui ne se payaient jamais le luxe des trajets en première, comme la Falali ou la Simone. Cependant, la Doursier, qui continuait à écrire avec une certaine fébrilité au Jorma, n’était pas inquiète pour elle-même: elle avait traversé l’enfer suffisamment de fois pour tenir tête à qui lui chercherait des Noisettes.
Elle était inquiète pour Sinodul Movic.
Ce qui avait laissé Hermyane sur le cul! Ce type l’avait traitée comme la dernière des merdes et elle continuait à se faire un sang d’encre à son propos. Et elle clamait que c’était à cause de l’emprise vampirisante à souhait de sa connasse de non-mère, qui jouait les comédiennes dignes d’une tragédie grecque, en prétendant être malade à cause de cette créature de moins de 45 kilos…
Et qui se trouvait désormais à des kilomètres.
Fallait pas déconner, quand même : Hermyane n’y croyait pas une seule seconde. Les meilleurs partent souvent les premiers, c’est un fait connu de tous; et cette salope de Rancifos, après avoir enterré son mari robuste, était sur le point d’enterrer sa mère. Elle les enterrerait tous si quelqu’un n’y mettait pas un terme, c’était évident. Et tout ça pour faire admirer son bronzage fripé et son gras, à des pauvres types, qui commençaient à voir clair dans son jeu également et à ne même plus prendre la peine de mater ce qui avait l’air beau, de loin et de derrière une fenêtre, bien sûr. Hermyane, heureuse d’avoir su flairer ce poisson pourri à l’odeur rance, n’en était pas moins dubitative.
Il lui tardait beaucoup de pouvoir discuter avec cette Doursier.
Mais il fallait attendre. Alors elle passa quelques coups de fil à ses copines du Dus; celles du Dron étaient occupées et les pigeons voyageaient toujours. C’est qu’ils étaient gourmands, qu’il y avait sur leur route des tas de gens comme Hermyane qui aimaient bien leur donner des miettes de pain et autres restes, et que le temps ne pressait plus: tant que la Doursier n’était pas revenue de Pétaouchnok, il était inutile de s’affoler. Elle discuta d’abord avec une amie et collègue de terrain via Ternet, qui était en congé pour pondre son polichinelle bien au chaud dans son tiroir d’ici quelques peu. Cependant, elles prirent le temps de papoter de leurs enquêtes, de courgettes, de Rancifos – que la Amouch’ El Panndoft lui souhaitait évidemment de coincer – de leurs ex, d’histoires de fion, tout ça, tout ça, quoi.
Ensuite, elle eut le bonheur d’avoir des nouvelles de sa frangine Lirnaett Salt par le biais de leur amie commune la Ladikiss El Jakehi. Une jeune femme belle et courageuse, dont Hermyane avait toujours espéré, secrètement, qu’elle épouserait Lirnaett. C’est que parfois, ayant en commun le caractère trempé de leur maman, Sireyne Mars, Lirnaett salt et Hermyane Denleze, comme toutes les frangines d’ignocratie et d’ailleurs, se crêpaient le chignon. Hermyane, dernièrement, fatiguée par son enquête au sujet de la dérobade de la Rouma, avait eu quelques mots avec ses frangines. Cependant, elle avait toute confiance en leur amour réciproque pour se retrouver, en temps voulu. Et la Belle Ladikiss El Jakehi, lui avait assuré que Lirnaett allait bien. De plus, elle était de retour dans le Dus, ce qui la ravissait: les vampires aiment l’obscurité, c’est un fait connu de tous, et elle aimait mieux la savoir sous le soleil cuisant de leur chère ville Sela que potentiellement aspirée de toute sa force de vie par un vampire du Dron. Cela lui fit penser à cette série télévisée à la mode et fort instructive, appelée communément TOG. Hermyane n’avait pas échappé à l’effet de mode : elle était une fan de cette série grandiose.
Avec Ladikiss, elle parla un peu aussi de tous les jeunes cons de Sela, dont elle avait fait partie et dont Hermyane se souciait toujours, même occupée et même de loin: ils allaient bien, dans l’ensemble. Mis à part le Nazilen Jesich, qui était de la génération d’Hermyane – Sela étant une petite ville, tout le monde y connaissait tout le monde – et qui s’était exilé dans une autre ville du Dus où les fachos avaient pris le pouvoir, avec sa tronche de dispensé de sport en tête des listes. Cela avait aussi mis Hermyane sur le cul: celui-là était Omo – il avait même été amoureux du Pyrier-Sève Chomban lorsqu’Hermyane et ce dernier fricotaient – et avait bien failli mourir d’amour. Ne savait-il donc pas, celui-là, qui se prenait pour un génie, que les fachos – et ce n’était pas Hermyane qui le disait, plutôt l’Histoire qui le prouvait – n’aimaient pas beaucoup les Omos et que parfois, même, ils finissaient dans les fours avec les autres?
Hermyane ne comprenait pas toujours tout au film mais puisque tout clochait…

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