IGNOCRATIE #85

Moutons

 

 

Après avoir balancé ces quelques jolis mots dont elle avait précisé qu’ils ne lui appartenaient pas, Aube Doursier se renferma à nouveau dans un mutisme non négociable. Elle accepta de se vêtir un peu, par égard pour les messieurs de la brigade dont la présence ne semblait plus vraiment l’effrayer. Il n’était plus question de bites pleines d’asticots, de se gratter la patchole ou de crever les yeux de qui que soit. Plus question, non plus, de beaux mots qui ne seraient pas à elle mais qu’elle prenait plaisir à évoquer, par-ci, par-là : probablement parce qu’ils avaient su éveiller en son âme une émotion quelconque dont elle seule connaissait les secrets. Elle avait picoré des miettes de thon au mercure et avalé quatre bananes qu’Hermyane avait trouvées à la cantine. Elle avait bu deux litres d’eau potable et ne voulait plus boire que du café au lait, maintenant. Elle contemplait toujours la branche, assise devant la fenêtre, sur laquelle la mésange bleue faisait parfois son apparition : elle ou un merle, une sittelle, un Rossignol. Hermyane, qui aimait aussi beaucoup les oiseaux, trouvait que cette fille, désormais animée par un calme profond, avait une drôle de tendance à attirer les volatiles. Ou peut-être était-ce un Hasard? Mais les paroles de Aroul, son ami de la Résidence de la Brise du Héron Halos, et qu’il avait empruntées lui aussi à quelqu’un par égard pour ce que cela lui avait fait Ressentir, lui revinrent en mémoire et elle songea qu’il n’y avait probablement pas de hasard, avec Aube Doursier. Alors, elle scrutait le silence obstiné de la créature. Fascinée, presque, par tant de force et de fragilité contenues dans le même corps si menu.
Puis elle remarqua qu’Aube Doursier semblait maintenir quelque chose sur son cœur. Un papier. Probablement une lettre ou quelque chose comme ça. Elle s’avança délicatement et profita de l’aubaine: la tasse de la Doursier était vide et froide, elle y versa un café au lait brûlant et en profita pour essayer de lire sur le papier que Aube tenait toujours contre sa maigre poitrine. Elle ne put rien lire, cependant, elle put constater qu’il ne s’agissait pas d’une lettre mais d’une photographie. Probablement un cliché récupéré en souvenir de sa vie commune avec Sinodul Movic. Hermyane imaginait que toutes ces longues journées interminables auprès de ce type, n’avaient pas été toutes abominables et infernales – c’est rarement le cas, avec ces types-là, sinon les nanas se barreraient beaucoup plus vite, évidemment! – non, la jeune femme devait bien avoir gardé avec elle un ou deux bons souvenirs et le cliché représentait-il sûrement un de ceux-là, même rares. Soudain, comme prise par une envie de chier irrépressible, Aube Doursier se leva d’un bond, se retourna et regardant droit dans les yeux de notre enquêtrice, elle demanda à voir sa vieille amie Enora Kar San. Hermyane n’ignorait pas qui était Enora Kar San pour la compter également parmi ses proches de Sela et l’une de ses meilleures collègues de travail: son mentor, même, en matière de techniques d’enquête et de pugnacité.
La stupéfaction d’Hermyane Denleze fut d’autant plus grande, lorsqu’elle réalisa que le cliché, qui avait glissé à terre, n’avait strictement rien à voir avec Sinodul Movic et que le couple qui s’y trouvait n’était autre que son Zalloueg et la Doursier, côte à côte, comme deux amoureux. Cela ne l’étonnait pas vraiment que la Doursier ait, elle aussi, fait partie des conquêtes ravagées par le grand séducteur qu’il était à l’époque. Car le cliché était vieux et datait manifestement de leur jeunesse à tous. Le monde est si Vaste et si petit, à la fois. Ce qui l’étonnait le plus, c’est qu’elle n’ait jamais soupçonné cette liaison: car Hermyane, à l’époque où le Zalloueg lui brisait le cœur régulièrement, se targuait de connaître toutes ses rivales. Ce qui représentait à peu près la moitié de la ville de Sela. Mais la Doursier, non! Elle l’ignorait. Elle se souvenait très peu de cette fille. Seule cette image d’elle avec un duvet sur la tête, complètement torchée et à la recherche d’un certain Barnu De Oyar, dont elle ignorait tout, avait marqué sa si bonne mémoire.
Bordel! Quelle merde, cette enquête! Que venaient faire le Zalloueg et sa Molie Chus disparus sur une île pleine de mojitos, au milieu des affaires de la Doursier, de Sinodul Movic et de cette grosse chiasse de Simone Rancifos?

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