Contes écolos pour petits et grands #3

Ignace, la limace…

Contes écolos #3

Il était une fois, dans un petit hameau de montagne isolé du reste du monde, une limace qui s’appelait Ignace.
Ignace était laid : il avait un corps mou et gluant comme un crachat. Lorsqu’il marpait (cela signifie qu’il rampait pour marcher car il n’avait pas de jambes!), il laissait d’horribles traces poisseuses derrière lui et il avait la peau brunâtre comme la crotte d’un chien ! Pire que ça : il mangeait les crottes des chiens! et toutes les autres aussi, d’ailleurs! Beurk, quelle haleine…
En plus de tout ça, ce pauvre Ignace vivait un peu à l’envers du monde : quand le soleil se levait et se mettait à chauffer la terre, Ignace se cachait.
Parce qu’Ignace ne supportait pas très bien les rayons directs du soleil et qu’ils lui brûlaient la peau.
Il lui fallait alors trouver un endroit un peu humide et à l’abri : sous une pierre, sous un tapis de feuilles mortes ou parfois même dans un trou.
Pendant que la journée s’écoulait joyeusement, Ignace restait cloîtré dans son abri et ne pouvait participer à aucun jeu.
Pourtant, il en avait envie parce que le brouhaha de la vie arrivait jusqu’à lui, même bien caché.
Il les entendait les cris de joie, les rires, les chansons.
Oui, tout le monde pouvait le voir et l’entendre : les journées à Pouilhou étaient toujours une fête.
Dès le lever du soleil, les premières notes de musique étaient perceptibles : rouges-gorges, merles, mésanges, pinsons – et tant d’autres espèces d’oiseaux encore ! – donnaient le la général.
Les feuilles des arbres, les branches et la rivière accompagnaient les chants des oiseaux et marquaient le tempo.

Conte écolos #3 bis

Si le vent soufflait et qu’il avait plu, c’était un tempo dynamique : les feuilles des arbres et leurs branches, que le vent bousculait dans tous les sens, chantaient plus fort et la rivière, gonflée par les pluies, grondait et tambourinait sur les cailloux.
S’il n’y avait qu’une légère brise et que le soleil brillait, le tempo se faisait plus tendre : les feuilles des arbres et leurs branches murmuraient doucement quelques notes et la rivière chuchotait.
Tout ce beau monde était rodé et chaque matin, l’orchestre répétait son répertoire avec une harmonie et une précision parfaites.
C’était un orchestre réputé dans le monde entier!
Par dessus cette symphonie musicale quotidienne, certains animaux rajoutaient leur voix, afin de participer à la chanson :
Blondin, le chien de berger, aboyait joyeusement les jours de soleil et hurlait tristement les jours de grand vent et de pluie ; la bande des chatsmarades – une joyeuse équipe constituée de sept chats, pas tous très fréquentables – lançait des miaulements rauques les jours de pluie et suaves les jours de beau temps ; Merteuil, une vieille femelle écureuil veuve depuis plus de dix ans, apportait sa note en secouant quelques branches plus fortement ici et là ; Maltuse, la jeune buse – qui était aussi un prédateur redoutable – glatissait avec joie pour participer, elle aussi.
Tout le monde s’y mettait.
Tout le monde, sauf Ignace.
Ignace, pourtant, aurait adoré participer à cet orchestre si réputé. Mais, malheureusement, même lorsqu’il le pouvait – c’est à dire les jours de pluie – il avait toutes les peines du monde à se faire accepter par les autres…
Ignace n’était pas très aimé.
D’abord parce qu’il était laid et gluant avec une haleine de caca, personne n’osait l’approcher.
Ensuite, il n’avait malheureusement aucun cri à ajouter à la chanson…
Ignace n’avait pas de cordes vocales, il ne pouvait ni parler, ni crier, ni chanter.
Ignace était désespérément muet : pas d’aboiement, pas de miaulement, pas de jacassement, pas même l’ombre d’un minuscule piaillement à ajouter à l’orchestre général.
Et il n’était pas non plus assez fort pour secouer une branche.
Seuls les brins d’herbe réagissaient à son passage et ce bruit-là n’était pas assez élevé pour atteindre les décibels des autres.
Les seules personnes avec qui Ignace aurait pu nouer des liens d’amitié était le couple de paysans chez qui il vivait et leurs poules…
Mais les premiers n’appréciaient pas beaucoup Ignace : ils lui reprochaient de faire des dégâts dans leur potager et les secondes l’aimaient un peu trop… Pour le goûter ou le petit déjeuner ! Les poules étaient voraces et très friandes de limaces ! Il est donc évident qu’Ignace les évitait soigneusement…
On aurait pu croire qu’Ignace menait une bien triste vie, si seul, si peu aimé, sans voix et d’une lenteur inimaginable !
Oui, parce que cela n’a pas encore été précisé mais en plus de tout le reste, Ignace était tragiquement lent à se déplacer…
S’il décidait, par exemple, de déjeuner d’une belle salade qu’il « empruntait » au couple chez qui il s’était installé, Ignace devait prévoir un trajet de plusieurs heures pour effectuer les quelques mètres qui l’en séparaient.
Alors, le plus souvent, il se mettait en route en fin de journée, quand le soleil commençait à se cacher à l’ouest, derrière la montagne, car il lui faudrait bien toute la soirée, voire une partie de la nuit, pour atteindre son festin…
Mais ce long trajet n’était malheureusement pas le seul obstacle à son repas préféré : Ignace était régulièrement renvoyé d’où il était venu ! En effet, lorsque Matinus, le paysan de Pouilhou, apercevait Ignace se dirigeant vers ses salades, il l’attrapait et le renvoyait à des dizaines de mètres de sa destination !
C’était décidément une bien triste vie, pouvait-on penser…
Pourtant, Ignace aimait beaucoup sa vie.
Parce qu’Ignace avait quelque chose de précieux : un objectif…
Il voulait atteindre le champ d’orties, près de la propriété de Matinus.
Il savait que cette destination satisferait tout le monde : personne ne lui reprocherait de déguster des jeunes pousses d’orties, ça il l’avait bien compris, et ainsi il n’aurait plus à subir les lancés de Matinus qui le renvoyait toujours si loin et qui l’obligeait à parcourir des dizaines de mètres, la nuit, pour revenir chez lui…
Bien sûr, on pourrait se dire qu’Ignace n’avait qu’à aller s’installer ailleurs. Mais, voyez-vous, Ignace aimait Pouilhou.
C’était chez lui. Son père avait vécu à Pouilhou, son grand-père également et pour rien au monde il n’en aurait déménagé !
Le champ d’orties était la solution idéale pour tout le monde et Ignace poursuivait ce but avec force et détermination. C’est que, Ignace, malgré toutes ses difficultés, possédait une vertu extraordinaire : la persévérance…
Chaque jour, il se mettait en route vers le champ d’orties. Seulement, pour l’atteindre, il lui fallait traverser le potager de Matinus. Et chaque jour, Matinus surveillait étroitement son potager avec la ferme intention de protéger ses salades.
Bien sûr, s’il avait su quel était l’objectif d’Ignace, il aurait pu l’aider à atteindre le champ d’orties : parce que cela ne le dérangeait pas qu’Ignace festoie avec des jeunes pousses d’orties, au contraire ! Cela aurait épargné ses salades ! Seulement, malheureusement, Ignace n’était pas pourvu de cordes vocales et ne pouvait pas s’expliquer.
Il ne pouvait que compter sur sa persévérance et c’est ainsi que chaque jour, il entamait le même périple…
Ce jour-là, comme d’habitude, il se décida à sortir de son abri en fin de journée, alors que le soleil entamait sa lente descente derrière la montagne, à l’ouest…
Il lança son vieux corps tout mou sur un chemin maintes fois empruntés et commença la traversée d’un parterre de fleurs joliment disposé : des iris majestueux se dressaient entre des bosquets de jonquilles sauvages et de capucines, un magnifique hortensia trônait au milieu et d’énormes potirons encerclaient le tout. Matinus était un paysan spécial : il n’utilisait aucun engin, ne plantait pas ses légumes en rangs d’oignons mais, au contraire, il mélangeait tout le monde. C’était une sorte de méliculteur. C’est ainsi que d’énormes citrouilles avaient trouvé leur place près des iris, des jonquilles, des capucines et de l’hortensia. Ignace ne toucha à rien, il se réservait pour sa destination : le champ de jeunes pousses d’orties.
Il fit alors sa première rencontre de la journée : Isabelle.
Isabelle était une jolie coccinelle très coquette. Elle portait toujours une belle robe rouge à pois noirs et dégustait en cette fin de journée des pucerons qui avaient élu domicile sur les feuilles tendres des capucines. Isabelle, lorsqu’elle aperçut enfin Ignace qui traînait son long corps mou comme un crachat et brun comme une crotte de chien, dissimula son dégoût et ce afin de se montrer aussi polie que ce qu’elle était jolie :
« Bonjour Ignace, lança-t-elle.
Ignace lui rendit sa politesse en agitant ses antennes dressées sur sa tête. Il avait élaboré un langage très varié grâce à ces dernières : une langue des signes qui lui permettait de discuter pour peu que quelqu’un prenne la peine de s’arrêter à sa hauteur et de décoder ses signaux. Plutôt d’humeur guillerette, Isabelle s’empressa de demander, plus pour parfaire sa réputation d’insecte agréable et à l’écoute que par réel souci de la réponse qu’elle connaissait déjà :
– Tu entames ton voyage vers le champ de jeunes pousses d’orties, comme tous les jours ? »
Ignace, avec ses antennes, acquiesça. Isabelle approuva et lui souhaita bonne chance même si au fond d’elle-même, elle pensait qu’Ignace n’atteindrait jamais sa destination et que le lendemain ils auraient la même discussion. Malgré tout, Ignace apprécia ces encouragements et continua son chemin. Au bout d’un certain temps, alors qu’il n’avait parcouru que quelques mètres et qu’il venait à peine de dépasser le parterre de fleurs et de citrouilles, il rencontra Balthazar. Ce dernier avait passé la majeure partie de sa journée à se faire griller la carcasse au soleil et celui-ci déclinant, il s’apprêtait à rentrer chez lui. Balthazar était un lézard à la peau dure comme celle d’un serpent et au sang aussi froid que l’eau de la source. C’est pourquoi il passait sa journée à se réchauffer au soleil. Balthazar était aussi un sacré farceur. Il aimait bien plaisanter, c’est pourquoi, lorsqu’il aperçut Ignace, il s’empressa d’aller à sa rencontre :
« Salut, Ignace ! Toujours à la poursuite de ton objectif à ce que je vois, tu ne renonces donc jamais ?
Ignace agita ses antennes en guise de réponse. Balthazar, trop heureux d’avoir quelqu’un sous la main pour affiner ses techniques de farce, en profita pour l’enguirlander un peu :
– Je ne voudrais pas t’affoler, mais sais-tu que ton champ de jeunes pousses d’orties a disparu ? Matinus l’a entièrement désherbé ce matin !
Ignace en fut stupéfait. Il jeta un coup d’œil devant lui mais en vain : il était trop loin du champ de jeunes pousses d’orties et ne pouvait pas vérifier cette information… En effet, une butte de salades, d’épinards et de haricots, plantés par Matinus, lui bouchait la vue. Un chagrin immense le submergea alors… Balthazar, qui avait aussi un cœur sensible malgré son humour douteux, s’en aperçut et s’empressa de rajouter :
– Je plaisante Ignace ! Il faut bien plaisanter un peu, non ? La vie serait monotone sinon…
Le soulagement d’Ignace fut tel que Balthazar eut quelques remords. Il tâcha de se rattraper un peu :
– Tout de même, Ignace, tu fais preuve d’une telle persévérance. Crois-tu vraiment qu’elle payera un jour et que tu pourras enfin atteindre ton champ d’orties ?
Ignace n’en doutait pas et il le lui fit savoir, d’une brève agitation de ses antennes. Balthazar approuva cette détermination et salua enfin Ignace :
– Bon courage, Ignace et bonne soirée ! J’espère ne pas te croiser ici demain ! »
Ignace, plus que tout au monde, l’espérait aussi : cela aurait signifié qu’il avait enfin atteint son objectif.
Le soleil était presque entièrement caché derrière la montagne désormais et Ignace n’avait que peu progressé : il venait à peine d’atteindre la butte de salades, haricots et épinards de Matinus. Il fut tenté par une belle laitue verte et craquante mais s’abstint et continua sa lente progression. Tout à coup, venu du dessus, il entendit un rire. Solange, une magnifique mésange au plumage coloré de bleu, le toisait du haut d’une branche d’arbre :
« Encore toi, Ignace ? Tu ne renonces donc jamais ? Tu m’amuses beaucoup, tu sais, avec ton obstination à essayer d’atteindre le champ de jeunes pousses d’orties ! Tu n’y arriveras jamais, voyons ! Bien sûr, je pourrais mettre un terme à ta vaine quête d’un coup de bec mais je sais que d’ici peu, Matinus va sortir inspecter ses salades et je ne raterais ça pour rien au monde : il te lancera, comme chaque jour, et te renverra à la case départ ! J’en ris déjà ! À demain, pauvre et ridicule Ignace ! »
D’un battement d’ailes, Solange avait gagné une autre branche, plus haut : Matinus venait de sortir de chez lui et s’apprêtait à gagner son potager pour son inspection vespérale…
Ignace essayait d’accélérer ses mouvements : en vain. Son corps était trop gros et trop mou et en l’absence de pattes, il lui était difficile d’aller plus vite.
Soudain, il l’entendit : une vibration dans le sol annonçait l’arrivée de Matinus. Par malchance, rien ne pouvait le dissimuler à la vue du paysan qui approchait dangereusement…
Tout à coup, il le vit et s’écria :
« Encore toi ! Mais enfin, je ne vais tout de même pas devoir te sortir de mon potager chaque jour, si ?
Ignace qui aurait aimé pouvoir lui répondre, agita ses antennes dans une tentative pour s’expliquer. Il aurait voulu lui dire qu’il ne touchait plus à ses salades depuis longtemps maintenant, car il avait un objectif qui aurait satisfait tout le monde mais malheureusement, Matinus fut sourd aux mouvements désespérés de ses petites antennes. Il se baissa et attrapa Ignace. Il s’apprêtait à le renvoyer d’où il venait lorsqu’il suspendit son geste et l’observa attentivement :
– Quelle persévérance, tout de même… Chaque jour, je te renvoie d’où tu viens et chaque fois je te retrouve ici. Je ne peux pas te laisser manger mes salades, il faut me comprendre.
Matinus regarda autour de lui et, pour la première fois, il réalisa qu’il renvoyait toujours Ignace dans un bosquet de ronces où il n’avait probablement rien à manger. Car, s’il devait protéger ses salades, il était aussi conscient des besoins alimentaires d’Ignace…
– Je sais bien qu’il te faut te nourrir aussi mais je ne peux pas te laisser manger mes salades ! C’est impossible ! Tout de même, une telle persévérance…
Matinus, Ignace coincé dans la paume de sa main, continuait à regarder tout autour de lui. Plus bas, il aperçut les orties, celles qu’il avait épargnées et qu’il ne désherbait pas afin que les bêtes puissent se nourrir sans toucher à ses plantes… C’est alors qu’une idée lui vint :
– Peut-être te contenterais-tu de jeunes pousses d’orties, toi aussi ? On pourrait essayer ! Tu es si persévérant dans ta quête de nourriture, peut-être puis-je t’aider un peu tout en préservant mes salades… »
L’idée lui parut bonne et alors qu’il s’apprêtait à lancer Ignace dans le champ de jeunes pousses d’orties, il sentit les antennes de la limace lui chatouiller la main : bien sûr, il ne comprit pas qu’Ignace tentait de l’encourager à aller au bout de cette nouvelle idée. Ce qu’il fit quand même : d’un mouvement habile et vif, il propulsa Ignace dans les orties !
Depuis ce jour, Ignace vit heureux dans son champ de jeunes pousses d’orties : il s’en régale chaque jour, se réfugie sous les plus hautes pousses les heures de grand soleil et surtout, il ne craint plus d’être renvoyé dans les ronces par Matinus. Ce dernier voit ses salades pousser chaque jour et se félicite d’avoir su comprendre les besoins d’une limace muette… Plus personne, à Pouilhou, n’ose désormais se moquer d’Ignace et de sa persévérance car ils sont tous bien forcés de constater qu’elle a payé… Même Solange a cessé de se moquer de lui. Parfois, elle entonne un chant dans lequel elle loue cette Valeur si rare et celui qui a su, à Pouilhou, la leur insuffler à tous en leur montrant l’exemple…
Matinus, épuisé d’avoir tant écrit, apposa un point final à l’histoire d’Ignace la limace. Les deux vieux époux s’observèrent quelques secondes, retenant leur souffle. Ils n’oubliaient pas que le cahier avait le pouvoir de tout effacer. Ecrire pour tous les enfants ne convenait peut-être pas. Ou bien l’histoire d’Ignace et de sa Valeur n’était-elle pas la bonne? Peut-être aussi qu’ils ne savaient pas très bien raconter les histoires pour transmettre une Valeur?
Toutes ces questions agitaient la cervelle des deux vieillards qui trouvaient le suspense insoutenable.
C’est Madeline qui osa la première: elle arracha le cahier des mains de son mari et regarda la dernière page sur laquelle Matinus avait écrit. Elle s’exclama:
« Matinus! C’est formidable! Le cahier n’a rien effacé!
Matinus, qui n’était pas très enclin, comme sa femme, à manifester sa joie de façon ostentatoire, se contenta d’hocher la tête. Mais il ne fallait pas se fier aux apparences : intérieurement, il exultait. Madeline, qui connaissait bien son époux, sut en un coup d’œil combien il était heureux de pouvoir transmettre une Valeur à tous les enfants. Et la persévérance n’était pas n’importe quelle valeur ! Elle leur avait été essentielle dans leur vie, à Pouilhou…
C’est qu’ils avaient mené une existence un peu spéciale, en ces lieux. Les difficultés avaient été nombreuses. Il faut dire aussi que Matinus était un homme très très spécial. D’abord, son esprit n’était pas malade comme celui des autres. Matinus n’avaient jamais su faire semblant. Ensuite, Matinus avait entendu les murmures concernant le souffle du dragon et il les avait pris, lui, très au sérieux. Certaines rumeurs disaient même qu’il l’avait vu, il y a fort longtemps dans son enfance, et que, depuis, il avait décidé de s’installer là, à Pouilhou, pour cultiver les choses oubliées et protéger les lieux de la venue d’un souffle destructeur… La persévérance d’Ignace avait été un encouragement et un exemple nécessaires pour ces deux paysans qui essayaient de faire avec leurs mains tout ce qui était nécessaire à leur vie.
Soudain, Madeline se figea.
Matinus, qui observait aussi sa femme du coin de l’œil, heureux de voir que la Valeur qu’ils avaient choisie de transmettre à tous ces enfants qui n’étaient pas les leurs avait été acceptée par le cahier de Transmission et heureux de voir que cela avait illuminé son visage tout ridé de joie, remarqua ce changement inattendu et s’en inquiéta :
– Que se passe-t-il, ma vieille Madeline? Quelque chose ne va pas?
Madeline regardait toujours le cahier, interloquée. Matinus insista :
– Eh bien, qu’est-ce qu’il y a, à la fin ?!
Madeline regardait maintenant son mari. Puis, à nouveau, elle regarda le cahier et finit par s’expliquer :
– Le cahier…
Le vieux Matinus, qui s’était toujours montré plus patient avec ses légumes qu’avec sa femme, n’y tenait plus :
– Eh bien ! Quoi le cahier ?
– Le cahier a effacé quelque chose…
Avant même qu’elle n’ait fini de parler, Matinus s’était emparé du cahier et le scrutait attentivement. Oui, en effet, le cahier avait effacé quelque chose. Ou plus exactement, il avait ajouté quelque chose : le point final que Matinus avait apposé à la fin de l’histoire d’Ignace s’était transformé en trois points de suspension… Comme ceux-là, parfaitement !
Le vieux Matinus n’en croyait pas ses yeux. Il regarda à nouveau sa femme, interloqué lui aussi et demanda :
– Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?
– Je ne sais pas mon vieux Matinus. Peut-être est-ce une défaillance du cahier. C’est un rescapé après tout, peut-être est-il un peu malade, lui aussi…
– Oui. Peut-être. Tout de même, c’est étrange. Donne moi donc de quoi effacer ces points de suspension. Notre histoire est finie, pourtant… Je ne comprends pas. Nous avons bien trouvé une Valeur et le cahier avec son oeil clairvoyant ne la refuse pas puisqu’elle ne s’efface pas…
D’un geste, le vieil homme attrapa la gomme que sa femme lui tendait et effaça soigneusement deux points afin de n’y laisser que son point final. Là.
Mais le cahier, avec sa volonté propre, insista: à nouveau, deux points vinrent compléter le point final de Matinus pour faire apparaître des points de suspension…
Cette comédie dura deux bonnes minutes: chaque fois que Matinus effaçait deux points, le cahier les ajoutait, inlassablement.
Madeline s’anima soudain:
– J’ai une idée, Matinus, cesse donc d’effacer ces points de suspension et écoute un peu.
Matinus posa sa gomme, regarda sa femme et attendit.
– Le cahier essaye peut-être de nous dire quelque chose.
– Ah oui ? Et que veut-il nous dire ? J’ai raconté l’histoire d’Ignace entièrement, je ne peux rien y ajouter…
– Non, tu ne peux pas ajouter quoi que ce soit à l’histoire d’Ignace mais peut-être peux-tu raconter une autre histoire…
– Une autre histoire ? Mais pourquoi ? Nous avons parlé d’une Valeur…
– Oui, c’est vrai… Mais nous avons trouvé d’autres Valeurs, à Pouilhou. Peut-être ce cahier le sait-il et peut-être qu’il souhaite que nous en écrivions une autre.
– Une autre Valeur ? Une autre histoire, alors, tu veux dire ?
La vielle Madeline opina du chef, concentrée. Elle finit par ajouter :
– Oui, une autre histoire, ça doit être ça…
Matinus s’absorba dans ses pensées et médita l’idée de sa vieille femme quelque secondes durant lesquelles on n’entendait plus que le crépitement du bois qui brûlait dans la cheminée. Soudain, il fit claquer sa langue et s’exclama :
– Tu as peut-être raison ! Essayons d’écrire une autre histoire. Si ce n’est pas ce que veut le cahier, nous le saurons puisqu’il l’effacera ! Et si c’est bien ce qu’il voulait, nous pourrons mettre un point final à ce récit et le transmettre à tous les enfants !
Matinus attrapa le cahier, l’ouvrit à la dernière page sur laquelle il avait écrit, puis il saisit son crayon et soudain, il s’arrêta net :
– Mais, quelle histoire allons-nous raconter ? Et à propos de quelle Valeur essentielle ?
Les noisettes dans les yeux de Madeline souriaient. Manifestement, elle avait déjà sa petite idée quant à la nouvelle histoire qu’ils pouvaient écrire pour satisfaire la volonté propre et le jugement sage de leur cahier… Comme elle ne voulait pas faire attendre son mari trop longtemps, elle lança :
– Nous allons raconter l’histoire de Gaston ! »
Matinus la scruta quelques secondes. Il fit claquer sa langue, ce qui signifiait qu’il était d’accord : l’histoire de Gaston était formidable, il l’admettait. Gaston possédait une Valeur inestimable qui avait tout à fait sa place dans un cahier de Transmission. C’est ainsi que le vieux Matinus se pencha sur la page du cahier pour continuer à écrire…

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