Contes écolos pour petits et grands #5

Maboule, la poule…

 

Contes écolos #5

Il était une fois, dans une immense cité de poules, une poule qui n’avait pas de nom.
Comme toutes les autres poules, infiniment nombreuses, de cette ville.
C’était une poule sans nom, sans particularité, une poule qui ressemblait à toutes les autres.
Et dans cette ville appelée Big-Poulpond, il n’y avait pas que les poules qui se ressemblaient : les journées y étaient toutes les mêmes pour toutes les poules nées dans cette étrange cité grise que même le soleil avait abandonnée…
On ne pouvait pas dire que les poules qui habitaient Big-Poulpond étaient très heureuses. Elles y menaient, toutes sans exception, une dure vie de labeur, sans distraction, sans rire, sans mère-poule et sans soleil. La lumière y était pourtant très vive, la journée : mais c’était une lumière artificielle et blanchâtre de néon… Alors que partout ailleurs, les poules se levaient avec le soleil, les poules de Big-Poulpond, ne l’ayant jamais vu, se levaient quant à elles avec la lumière des néons. Et les néons rythmaient de drôles de journées ! Du lever au coucher, sans relâche, les poules devaient pondre dès que les néons s’éclairaient et devaient se coucher dès qu’ils s’éteignaient. Et il n’était évidemment pas question de protester pour se lever ou se coucher plus tard ! Les néons décidaient ! Elles mangeaient chaque jour la même chose : une bouillie sans goût, qui leur était distribuée. Elles n’avaient pas de terre à gratter, pas de vers de terre à y débusquer, pas d’herbe grasse et verte à déguster, pas de fruits à picorer, pour le goûter. Toute la ville était bétonnée et il n’y avait pas de fenêtre, bien sûr. La nuit, elles devaient s’entasser sur des perchoirs trop petits et n’avaient que très peu de place pour dormir. Jamais une poule n’avait d’intimité à Big-Poulpond : ce qui finissait par rendre certaines poules agressives voire même violentes ! La vie à Big-Poulpond était extrêmement stressante et difficile et en plus, il fallait pondre de gros œufs chaque jour. On sait pourtant qu’une poule stressée pond moins d’œufs mais celles de Big-Poulpond n’avaient pas d’autre choix. Parce qu’à Big-Poulpond, si on cessait de pondre, on disparaissait…
Cela venait d’ailleurs de se produire à nouveau, à une poule voisine de notre poule sans nom et sans particularité…
Un soir, alors que les néons s’étaient éteints, notre poule avait constaté que sa voisine avait changé. On se parlait peu à Big-Poulpond mais ce changement intrigua suffisamment notre poule pour qu’elle finisse par demander, à voix basse :
« Tu es nouvelle ? Tu ne dors pas ici normalement…
Cette voisine ne semblait pas très bavarde car c’est à peine si elle hocha du bec. Notre poule, insista :
– Tu sais où est partie ma voisine, celle qui était là avant toi ?
Nouveau hochement de bec.
Sur le perchoir du dessus, on se moqua :
– Tu le demandes ? Ta voisine ne pondait plus, alors…
Notre poule, soudainement animée par une curiosité inhabituelle voulut en savoir plus :
– Alors quoi ?
Deux perchoirs plus bas, on s’énervait :
– C’est pas fini de discuter là-haut ?! Les néons sont éteints, il faut dormir ! On a toute une dure journée de ponte à faire demain, alors la paix ! On ne veut pas finir comme ta voisine, justement !
Notre poule, dont la curiosité ne faisait que grandir, chuchotait maintenant à l’attention du perchoir du dessus :
– Alors quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe lorsqu’on cesse de pondre ?
C’est que, notre poule était un peu jeune et il y avait encore bien des choses qu’elle ne comprenait pas dans le fonctionnement de Big-Poulpond.
Mais le perchoir du dessus ne répondait plus non plus. Déçue et inquiète, notre poule soupira. Ce qui suscita peut-être la compassion de sa nouvelle voisine, qui daigna enfin faire autre chose que hocher son bec et l’ouvrit pour murmurer :
– Ne cesse jamais de pondre ! C’est un conseil. Sinon, comme ta voisine, tu disparaîtras…
Mais notre jeune poule ne comprenait toujours pas :
– Disparaître ? Mais enfin, on ne peut pas disparaître comme ça sans laisser de trace dans une si grande ville, c’est impossible !
Ce fut au tour de cette nouvelle voisine de soupirer devant tant de naïveté… Excédée, pressée de dormir pour assurer sa journée de ponte du lendemain, elle finit par lâcher :
– Disparaître, se faire tordre le cou, être zigouillée, déplumée, rôtie au four, dégustée dans un restaurant ou jetée aux ordures et aspergée de javel, il t’en faut bien des explications pour comprendre, toi ! Couic ! Voilà ce qui est arrivé à ta voisine ! Cesse donc d’être sotte et dors ! »
Un frisson glacial parcourut notre poule du jabot à l’ergot lorsqu’elle comprit enfin ce qui était arrivé à sa voisine…
Cette nuit-là, elle ne trouva pas le sommeil. La nuit suivante non plus, d’ailleurs.
Cette nouvelle l’avait tant terrifiée que notre poule commença à en perdre la boule.
La nuit, elle ne dormait plus. Lorsqu’elle y parvenait enfin, elle faisait de terribles cauchemars dont elle se réveillait en hurlant ce qui réveillait jusqu’à dix perchoirs au-dessus et au-dessous d’elle. La journée, elle restait cloitrée dans son pondoir afin de s’assurer de pondre et elle en oubliait de manger sa bouillie. C’est pas qu’elle fut bonne, cette bouillie, mais si elle ne se remplissait pas le jabot, il lui était impossible de pondre ! Mais ça aussi, elle l’avait oublié… D’ailleurs, elle était désormais bien trop stressée et inquiète pour pouvoir pondre un œuf…
Au bout d’une semaine sans ponte et alors qu’elle était toujours cloîtrée dans son pondoir, il se produisit ce que notre poule avait redouté le plus dans ses horribles cauchemars : on vint la chercher, elle allait disparaître…
Elle fut d’abord attrapée par une main d’homme froide et caoutchouteuse, elle fut ensuite jetée dans une cage et transportée manu militari dans une pièce qu’elle n’avait encore jamais vue à Big-Poulpond. Une pièce où des tas d’humains allaient et venaient, pressés par une maladie dont elle ignorait tout. Mais notre jeune poule, sans nom et sans particularité, avait pour l’heure une préoccupation bien plus grande que l’état de santé des humains qu’elle voyait pour la première fois : elle allait être zigouillée, on lui tordrait le cou, on la déplumerait, on la rôtirait ou on la jetterait aux ordures ! Affolée, terrifiée et enfermée, notre poule hurlait maintenant de toutes ses forces et donnait des coups de becs à se le casser sur les grilles de sa cage…
Mais personne ne faisait attention à ses hurlements et personne ne se souciait de son sort : dans la pièce, on allait et on venait sans même lui jeter un coup d’œil…
Personne ou presque. Près de la sortie, se tenait un couple de paysans différent des autres : d’abord, ils ne portaient ni blouse, ni gants en caoutchouc, ni masque étrange sur le visage. Et puis surtout, ils ne couraient pas dans tous les sens comme les autres. Non, ils attendaient.
Notre jeune poule terrifiée, afin de se calmer les nerfs et de ne plus penser ni au zigouillage, ni au déplumage, ni à la rôtissoire, décida de se concentrer sur les deux paysans et les observait. Soudain, quelqu’un s’occupa d’eux et elle vit le paysan récupérer une caisse avec deux poules plus jeunes encore qu’elle ne l’était. Des voyageuses ! Elle en avait bien entendu parler, par son ancienne voisine mais elle n’y avait pas cru : tout le monde riait de ce mythe à Big-Poulpond ! Un mythe qui prétendait que, parfois, quelques poules pouvaient échapper à la dure vie de la cité et s’en aller voyager vers d’autres poulaillers. Elles y menaient soi-disant des vies tellement plus paisibles et plus exotiques. Des vies où elles avaient la liberté de se lever et de se coucher avec le soleil, de gratter la terre pour y chercher des vers, de déguster de l’herbe fraîche à peine tondue et de pondre comme ça leur chantait !
Le couple de paysans s’apprêtait à repartir, avec leurs deux poules voyageuses qui caquetaient gaiement de plaisir, lorsque notre jeune poule, qui avait perdu la boule sous le coup de la terreur, se mit à hurler de plus belle ! Car si le mythe des voyageuses n’en était pas un, alors, à coup sûr, on lui tordrait le cou sous peu et la peur l’avait à nouveau envahie…
Près de la sortie, la paysanne, alors que son mari était en train d’installer confortablement leurs voyageuses dans une belle camionnette blanche à l’extérieur, demandait :
« Qu’a donc cette poule, dans la cage ?
Derrière un masque qui cachait le visage on répondit :
– Oh, ça ? Ce n’est rien, juste une poule retirée de la batterie. Elle pond plus, alors, on la garde pas.
La paysanne semblait contrariée :
– Ce qui signifie ?
Derrière le masque on soupira :
– Ben, qu’on va la zigouiller, pardi !
Et alors que son interlocuteur allait la planter là, elle s’écria :
– Nous l’achetons aussi ! »
Quand il s’agissait de mots comme acheter ou vendre, les humains manifestaient toujours un intérêt soudain.
Certains murmuraient même que c’était là le premier signe de l’arrivée d’un dragon au souffle destructeur. Mais cette histoire là n’intéressait personne, encore…
On lui apporta la cage, on prit, bien sûr, le billet de banque qu’elle tendait et on la salua poliment avant de retourner ramasser les œufs pour les vendre et pour acheter d’autres choses…
C’est ainsi que notre poule sans nom, à deux ailes de la rôtissoire, fit un voyage inattendu dans une belle camionnette blanche…
Elle arriva dans un petit hameau de montagne isolé du reste du monde du nom de Pouilhou.
Elle intégra un immense poulailler où picoraient joyeusement six autres poules rousses, bien dodues et à la crête fière.
Dans ce poulailler, il y avait de l’herbe, de la terre, du grain à volonté, un abri pour la nuit avec de grands perchoirs bien spacieux et surtout, il y avait du soleil ! Tout autour, il y avait de grands arbres où des familles entières de pinsons, mésanges et rouges-gorges nichaient et des bosquets de fleurs dispersés un peu partout. C’était joli et ça sentait si bon !

Contes écolos #5 bis

Afin de bien accueillir les trois nouvelles, trois des poules rousses qui vivaient là depuis plusieurs années, s’approchèrent. Narcisse, le coq de cette basse-cour, resta quant à lui dans son coin, comme toujours. Il avait mieux à faire que d’accueillir ces nouvelles dames : il lui fallait s’admirer dans le reflet d’une flaque d’eau.
Du côté des poules, il y avait de l’animation :
« Salut! Moi, c’est Punky. Ici, c’est moi la Chef, les raisins secs et les grains de tournesol, c’est prem’s. Sinon, bienvenue à vous trois. Vous verrez c’est un endroit sympa.
Les trois nouvelles observaient la Chef, surprises. Punky eut l’air de comprendre tout de suite:
– Ouais, je sais, j’ai davantage l’air d’un coq que d’une poule. Je suis balaise, c’est vrai. Et regardez-moi cette crête!
Fièrement, cette drôle de poule très directe qui ressemblait à un coq, montrait sa belle crête et ses cuisses musclées aux nouvelles venues. Une belle poule rousse s’interposa:
– Mon nom à moi c’est Poupoule. Elle, elle le sait pas encore mais la future Chef, c’est moi! Les bouts de fromages et les jeunes pousses de salade, c’est pour bibi! Sinon, bienvenue à vous trois!
Les trois nouvelles écoutaient en silence ces doyennes se présenter.
Une troisième poule prit la parole:
– Moi, c’est Cocotte. La bouffe, j’m’en fous. Ici, c’est opulence et gastronomie à tous les repas, pas la peine de se battre! Par contre, mon nom est pourri. Les péluts étaient pas inspirés quand ils m’ont ramenée. Je leur en veux grave et ils le comprennent pas! Cocotte? Cocotte?! Sérieusement? Et pourquoi pas Poupoule aussi, non?! Rien contre toi, ma vieille, mais quand même! Ils auraient pu chercher un peu, non? J’ai le bec tordu. J’aime boire à la bouteille. J’ai plein de caractéristiques très spéciales et on me file un nom débile! Non, ça, vraiment, je le digère pas…
Et cette drôle de poule, un peu aigrie, s’en allait déjà se cacher sous un abri qu’elle affectionnait tout particulièrement: à cette heure, elle y serait à l’ombre du sorbier.
Ici, Punky poursuivait la conversation:
– Excusez-là, elle est un peu sensible quand il s’agit de se présenter. Elle est un peu à cheval sur cette histoire de caractéristique. C’est que ici, nos noms ont un rapport direct avec notre particularité. Et c’est important, cela fait de nous des poules particulières, impossibles à confondre avec d’autres poules. Moi, par exemple, j’ai une belle crête de coq, alors on m’appelle Punky. Elle, c’est Poupoule pour Poupoule-au-pot… C’est que, elle aussi, elle est bien dodue et prête à passer à la casserole si les péluts le voulaient. Mais ne vous inquiétez pas! Aucun risque! Ici, ils nous vénèrent. On mange trois fois par jour, tous les jours des saveurs variées dont vous n’avez même pas idée. On dort dans un palace et, du matin au soir, on fait ce qu’on veut. Ponte ou pas, toutes les journées sont aussi merveilleuses les unes que les autres! On doit être des espèces de déesses, pour eux…
Les trois nouvelles, sidérées par tant de nouveautés et d’étrangeté, n’osèrent pas tout de suite demander qui étaient eux ?
Au lieu de quoi, l’une d’elle osa enfin:
– Et qui sont ces trois autres poules, là, derrière?
Ce coup-ci, ce fut Poupoule-au-pot qui se chargea des présentations:
– Madame Pirate, Jane et Causette. La première est arrivée ici blessée à la patte, ce qui lui a valu son nom. La seconde, c’est Jane Doe, parce que les péluts ne trouvaient rien la concernant. C’est parce qu’ils avaient pas encore vu ses œufs! Les plus gros que Poulaillhou ait jamais comptés! Enfin, Causette est une doyenne, elle aussi. Mais pas causante. Elle fait toujours bande à part comme une pauvrette, allez savoir pourquoi!
Une seconde poule chez les nouvelles, qui commençait elle aussi à se sentir plus à l’aise, finit par s’exprimer à son tour:
– D’où nous venons, les poules n’ont pas de nom et encore moins de caractéristique particulière. C’est bien malheureux…
Les doyennes, de concert, s’exclamèrent:
– C’est impossible! Nous avons toutes une singularité. Seulement, parfois, elles ne sont pas évidentes, ces petites choses qui nous distinguent des autres. Mais il suffit de chercher un peu pour trouver, à coup sûr!
Et les doyennes attendirent patiemment que les nouvelles habitantes de Pouilaillhou trouvent en elles-mêmes ce qui les distinguait des autres poules, de Big-Poulpond et d’ailleurs…
Alors que les trois poules s’examinaient attentivement, l’une d’elle finit par déclarer, triomphante :
– Je sais ! Je ne suis pas rousse comme vous toutes! Regardez! J’ai la couleur des fleurs de cet arbre, là!
Et elle désignait un acacia, qu’elle ne connaissait pas puisqu’elle en voyait un pour la première fois. Poupoule, fièrement, lança:
– J’ai entendu dire par la péluts que c’était blanc, la couleur des fleurs d’acacia.
Alors, la jeune arrivée se dressa fièrement, pour montrer qu’à Big-Poulpond aussi on savait des choses et elle demanda:
– Blanc? Comme la neige?
Les autres approuvèrent et la nouvelle lança, triomphante:
– Je m’appellerai Blanche Neige!
Cette trouvaille inspira l’une de ses compagnes de voyage qui s’observait très attentivement et qui lança:
– Je ne suis pas rousse non plus! Et je ne suis pas blanche! Qu’elle est donc cette couleur?
Poupoule, qui à nouveau allait pouvoir faire partager ses lumières aux autres, se redressa fièrement ce qui agaça profondément Punky: depuis que sa camarade avait fait un séjour à l’infirmerie chez les péluts et qu’elle avait eu la possibilité d’entendre bon nombre de discussions passionnantes, il fallait toujours qu’elle joue les érudits à la moindre occasion!
– C’est noir. Je peux même vous parler d’une princesse noire du nom de Karaba qui…
Mais Punky ne la laissa pas poursuivre:
– Karaba? C’est joli! Et elle se tourna vers la nouvelle: ça te plaît?
La nouvelle, émue de connaître sa couleur hocha la tête. Elle semblait très heureuse de ce nom exotique.
Tous les regards, désormais, se portèrent sur la dernière poule: notre poule sans nom et sans particularité qui avait échappé à la rôtissoire de peu et qui n’avait pas encore osé ouvrir le bec.
A vrai dire, elle était terrifiée par tant de nouveauté et de changement. Elle s’examinait de la tête aux pattes mais ne trouvait rien, aucune caractéristique, aucune singularité, rien. Elle se sentit si stupide de ne pas parvenir à déceler chez elle une particularité qu’elle se mit à battre des ailes et à hurler avant de bondir dans le poulailler pour se réfugier dans un pondoir…
Les autres en restèrent sur le croupion. C’est Punky qui parla la première:
– Eh bien! En voilà une qui est complètement maboule, on dirait! Ce sera donc son nom: Maboule la poule!
Et c’est ainsi que notre poule sans nom et sans caractéristique fut surnommée Maboule par ses compagnes.
Longtemps, Maboule mérita son nouveau nom.
En effet, si Blanche Neige et Karaba se firent très vite à leur nouvelle vie, ce ne fut pas le cas de Maboule qui continua à faire des cauchemars dans lesquels on lui tordait le cou, on la déplumait, on la rôtissait…
Puis le temps calma Maboule qui conserva toutefois ce nom ainsi qu’une tristesse indicible dans le cœur: nul ne le savait mais elle cherchait toujours à découvrir en elle-même une singularité sans y parvenir et elle craignait maintenant de mourir sans l’avoir jamais trouvée…
Un beau matin de printemps, alors que la Brise soufflait légèrement et que Jane venait de laisser un œuf énorme dans le pondoir d’or – celui-ci étant le plus confortable de tous, Maboule, qui tournait en rond à la recherche de sa singularité, sans trop savoir pourquoi, décida de le couver. Elle le couva de tout l’amour de mère-poule dont elle était capable…
Ce qui, au bout de trois semaines, donna naissance à un superbe poussin, robuste, vif et curieux que Poulaillhou baptisa Socrate. Ce dernier était si intelligent qu’il n’en avait jamais l’air! Il posait sans cesse des questions qui semblaient stupides mais qui faisaient toujours réfléchir celui ou celle qui en était la cible. Surtout quand on ne le voulait pas. C’est pourquoi Narcisse, le coq, fuyait Socrate comme la peste!
C’est ainsi que Maboule prit l’habitude de couver avec beaucoup d’amour les oeufs de ses copines.
Avec le temps, elle ne se contenta pas de les couver: elle décida de les éduquer un peu, par ci par là, sans en avoir l’air. Les mères-poules n’étaient pas contre, elles avaient ainsi plus de temps pour leurs bains de terre quotidiens. Quant à Maboule, elle était trop heureuse de pouvoir être utile et d’oublier un peu sa tristesse de ne pas avoir trouvé sa particularité bien à elle…
Mais ce chagrin n’était jamais bien loin et, à peine les poussins avaient-ils quitté la classe qu’elle leur faisait tous les jours, que Maboule pensait à cette particularité qu’elle ne s’était toujours pas trouvée, depuis tout ce temps.
Un jour, après une leçon sur l’art d’attraper un insecte volant sans risque, Socrate, qui était de loin le meilleur élève de Maboule, vint la trouver. Il semblait intrigué:
« Dis, Maboule, pourquoi es-tu toujours un peu triste?
Maboule, surprise d’avoir été percée à jour, réfléchit un moment avant de répondre:
– Parce que j’ai passé une partie de ma vie à chercher quelque chose que je n’ai jamais trouvé…
Socrate la scruta naïvement avant d’insister :
– Oh ! Vraiment ! Quelle tristesse… Et quelle est cette chose ?
Maboule, en soupirant, lui répondit :
– Ma singularité. Celle qui aurait fait de moi une poule différente des autres…
Socrate sembla satisfait par sa réponse et approuva. Soudain, comme happé par autre chose, il demanda:
– Est-ce Punky ou peut-être Poupoule qui donneront la classe, la saison prochaine?
Maboule sembla surprise:
– Non. Je ne crois pas. Je crois que c’est moi seulement qui donne la classe. Cela t’ennuie?
– Oh non! Je suis bien content de faire classe avec toi! »
Et il était déjà dehors, parti rejoindre ses camarades près d’une mare en laissant tout un tas de plumes jaunes derrière lui.
Et alors que Maboule ruminait – elle cherchait encore cette singularité qui lui faisait mal par son absence – la conversation qu’elle venait d’avoir avec le jeune poussin résonnaient en elle.
Et soudain, elle comprit ! Elle réalisa qu’elle était effectivement la seule poule suffisamment disponible pour éduquer les poussins des autres, trop occupées à gratter la terre et à prendre le soleil. Elle réalisa que, mieux qu’une mère-poule, elle avait pris soin de plusieurs générations de poussins à qui elle avait prodigué soins, attention et enseignements variés. Comme une grand-mère, sage et avisée, elle avait trouvé un rôle à jouer à Poulaillhou : et pas n’importe lequel ! Mais oui ! Elle était singulière, elle était Mémé Maboule !
Ce jour-là, Mémé Maboule ne ressassa pas. Ce jour-là, elle sortit fièrement après le dernier cours afin de profiter des derniers rayons de soleil avec les autres. Ce jour-là, elle gratta la terre fièrement car elle aussi était spéciale : elle était Mémé Maboule, la vieille poule qui avait perdu la boule dans le temps et qui, lorsqu’elle l’avait un peu retrouvée, l’avait naturellement utilisée pour prendre soin de tous les poussins.

Madeline reposa le crayon, satisfaite d’avoir pu parler de Maboule.
Elle ne savait pas si l’histoire de Maboule constituait une Valeur authentique. Maboule avait ruminé son mal-être très longtemps avant de découvrir sa singularité et de pouvoir transformer sa peine en amour. Et si l’Amour n’était pas une Valeur, alors Madeline voulait bien jeter ce maudit cahier au feu, elle aussi!
Madeline, tout en menaçant intérieurement le cahier des flammes de l’enfer, scrutait le point final sur la page du cahier.
Elle ferma ses paupières ridées quelques secondes, inspira profondément comme le lui avait enseigné Blondin Martinez et lorsqu’elle rouvrit enfin les yeux, le coeur palpitant d’appréhension, elle constata, heureuse, que l’histoire de Maboule n’avait pas été effacée et que deux points étaient à nouveau venus s’ajouter au point final!
Encore une autre histoire! Le cahier voulait encore une autre histoire! Et Pouilhou regorgeait d’histoires.
Madeline se réjouissait de pouvoir les faire vivre dans un cahier de Transmission authentique. Les enfants du monde entier avaient besoin d’entendre les murmures des Valeurs pour apprendre à écouter la Brise à nouveau, pour se souvenir de son existence. Sans cela, elle disparaîtrait à tout jamais et alors tous sombreraient avec elle…
C’était un monde bien sombre et désolée, en vérité.
Et Madeline, malgré les flammes de la cheminée qui rayonnaient sur son visage, en trembla d’effroi.
Elle songeait à cette bête qui rôdait et dont le souffle putride détruisait tout.
Un dragon si puissant qu’elle n’osait pas prononcer son nom. Ragnarök se chuchota-elle pour surmonter sa peur. Car, elle le savait, seule la Connaissance pouvait vaincre un démon: il suffisait de le nommer pour l’éloigner. Mais la plupart des gens étaient trop en mauvaise santé pour atteindre cette connaissance. Personne ne parvenait plus à dire son nom, alors Ragnarök poursuivait sa lente descente des cieux et son souffle putride s’installait partout. Bientôt, il ne resterait plus rien…
Madeline, absorbée par ses pensée n’entendit pas revenir son vieux mari qui pestait toujours:
« Cette fichue loupe n’est nulle part!
Oui, c’était évident, il n’avait pas trouvé la loupe…
C’est que Matinus, qui avait appris à repousser Ragnarök il y a fort longtemps, en avait gardé un caractère bien trempé et une grande rigueur: il rangeait toujours très soigneusement ses outils et ils ne pouvaient pas disparaître comme ça! C’était impossible! Bien sûr, il reconnaissait qu’il vieillissait, peut-être l’avait-il égarée, après tout?
L’impatience laissa place au doute et il se renfrogna:
– Tout de même, j’étais pourtant certain de l’avoir rangée dans mon cabanon à outil. Dans l’étagère en haut à gauche, au dessus du moulin à grain, entre les semences de pomme de terre de l’année prochaine et une caisse de vis, il y a un petit carton dans lequel je l’avais rangée. Il y avait même mon vieux couteau en bois, avec.

Contes écolos #5 ter

 

À suivre…

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