IGNOCRATIE #89

Moutons

 

Hermyane avait pris une décision kapitale en se levant. Dehors il faisait beau – le genre de journée tendre et câline où le soleil joue à cache-cache avec des nuages de toutes les formes et de toutes les structures: des voilés grisâtres, des moelleux blanc comme la neige et des charnus ténébreux pleins de promesse d’orage, des bleutés, des rougeauds, et cætera, et cætera, et cætera. Le ciel, ce matin, était un peu comme l’humeur d’Hermyane : changeant et indécis. Cependant, tout comme le soleil qui prédominait toutefois dans les hauteurs ce qui maintenait une température douce et complètement hors saison, Hermyane rédigeait sa lettre de démission. Les émotions se mélangeaient dans son cœur trop abîmé par toutes les enquêtes sordides et amusantes qu’elle avait eu à élucider – pas toujours avec succès – cependant, elle était résolue. Elle allait tirer la chasse sur cette grosse chiasse de Rancifos et ses rejetons débiles une bonne fois pour toute. Tout en écrivant sa lettre de démission à son Chef, le Jorma Vian-Jichelm Deal, elle songeait à ce qu’elle pourrait faire, à la place: rejoindre la Piloce pour y travailler à l’ancienne; c’est à dire avec proximité et bienveillance à l’égard des gens – qu’il s’agisse de Loups affamés ou de brebis égarées – vendre du savon sur le marché avec la Vieille Nine Naje, faire du Pain avec Naje-Carm, ou presser des olives avec ses pieds pour se faire cuire le cul au soleil: tout un tas d’idées saugrenues lui traversèrent la tête alors qu’elle écrivait à son patron pour lui signifier qu’elle quittait définitivement son équipe. La Simone Rancifos pouvait bien se faire griller sa carcasse grasse et puante autant qu’elle le voulait; la Rouma rester dans son hangar pourri pour qu’elle puisse venir y démouler son cake tout en la contemplant: elle s’en fichait comme de l’an quarante!
Cette Putain de Doursier était sortie de son mutisme insupportable pour une logorrhée pire encore: elle retirait sa plainte, envoyait Sinodul Movic et tout son entourage nauséabond se faire cuire les œufs de ses poules et souhaitait se mettre à table pour tout autre chose. Elle voulait la peau du réseau de tordus de la quéquette à cause duquel elle s’était montrée si faible devant les yeux ténébreux de l’Apache à la voix gnôlée et tonitruante, le soir quand la porte était fermée et que plus personne ne voyait, ni n’entendait rien. Elle avait eu quelques difficultés émotionnelles à accepter de s’être fait berner par une famille aussi débile et malintentionnée à son égard cependant, elle faisait la part des choses: ce n’était pas là le plus grave. Et elle débitait du sale, à n’en plus finir. Elle mentionnait des noms, en vrac : de Victimes, de Bourreaux, de nazis, de Princesses, de Seigneurs, de Réceptions Guindées. Elle mentionnait des actes, en vrac: d’Humiliations, d’abus sexuels, d’Animaux morts, de Vernis à Ongles Dorés, d’écartèlements, de dépeçages, de caresses tendres, de films sur le surnaturel, de pouvoirs magiques, de Dents arrachées, et cætera, et cætera, et cætera. Et elle le faisait avec un calme à glacer l’échine de n’importe quel enquêteur chevronné: même Hermyane.
C’en était trop. Hermyane ne voulait plus entendre parler d’aucune enquête, d’aucune sorte. Elle voulait se casser vivre à la montagne, pour imiter la Doursier avant qu’elle ne se mette à parler de choses innommables même en Ignocratie et ailleurs, c’est dire!
Elle écrivait donc au Jorma pour lui parler de son projet d’avoir un grand jardin avec des poules, des abeilles, des légumes divers et variés, des arbres fruitiers, un poêle à bois, une petite maison simple, une fendeuse à bûche, une pelle, une pioche, un Marteau et des clous; elle essayait d’y négocier une prime pour bons et loyaux services afin d’acquérir la bicoque : cependant, comme elle connaissait les restrictions budgétaires de son bureau, elle n’excluait pas d’avoir à travailler comme privée dans quelques petites enquêtes rurales de chatons perdus ou de crêpage de chignon entre voisins. Et lui expliquait qu’elle reviendrait sûrement vers lui, à ce moment-là, pour mettre en place un partenariat éventuel. C’est que les hères pauvres et ignorés étaient tous les jours plus nombreux, vous ne l’ignorez plus, alors ce ne serait pas bien difficile de trouver quelques missions, par-ci et par-là, pour mener à bien ce projet de Solitude et de Nature dont elle avait grandement besoin! Quelle chiasse cette enquête: elle avait finalement eu raison de la ténacité de notre Détective Denleze et ce n’est pas peu dire, vous ne l’ignorez pas!
Chienne de vie, se dit-elle, en mettant un point final et un petit cœur à l’attention de son ancien chef: en tout bien tout honneur, évidemment!

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