IGNOCRATIE #81

Moutons

 

 

Et pour se rendre au commissariat, Hermyane Denleze décida d’emprunter les Chemins de traverse. C’est qu’elle avait la chance de bosser pour un petit commissariat posé aux pieds des montagnes. Elle fit un détour par chez elle, pour s’assurer que Tibouk Kilète allait bien; elle lui donna quelques croquettes, des jeux de fil de Laine, des caresses, changea son bol d’eau, se roula un gros joint pour le trajet, récupéra toutes ses notes, ses rapports concernant l’enquête sur la dérobade de la Rouma, les photos dont elle disposait, et cætera, et cætera, et cætera.
Puis, elle se mit en route.
Il faisait un temps doux et agréable digne d’un printemps du mois d’avril. Le problème étant que l’on était encore en février et que, en cette saison, les bois qu’elle allait traverser auraient dû être recouverts de neige, encore. La fonte des neiges avait déjà commencé, les oiseaux cherchaient déjà où nicher pour se reproduire, les Écureuils étaient sortis de leur hibernation et se trouvaient bien emmerdés car il n’y avait encore rien à manger pour eux. Alors, ils creusaient des petits trous dans le sol pour y récupérer Noix et Noisettes cachées dans la terre et sous les feuilles. Toute cette vie réanimée faisait à Hermyane un double effet – un peu comme le Zalloueg!
D’une part elle était heureuse de voir tout se beau monde s’agiter à nouveau, de sentir le soleil réchauffer sa peau et mettre un peu de baume sur son âme.
D’autre part, elle était inquiète et fébrile: l’embrouillement généralisé, tout ça, tout ça.
Il lui tardait vraiment de boucler cette enquête sur le vol de la Rouma et de foutre la Simone Rancifos derrière des barreaux. Une fois ce travail terminé, elle pourrait donner sa démission pour imiter la Doursier et partir vivre à la montagne. Elle avait envie de planter des fleurs, des légumes, de récupérer l’eau pure des fontes des neiges, de limiter toutes ses consommations énergivores et destructrices, de soigner des ruches, des poules, des chats, des chiens, des brebis et tout un tas de faune et de flore qu’il fallait à tout prix préserver.
Une fois qu’elle aurait fait tout cela, alors, peut-être qu’elle reprendrait un peu son travail d’enquêtrice, par-ci et par-là : histoire de continuer un peu à aider ses camarades dans des enquêtes sordides tout en aidant au mieux le Vivant en train de mourir. Parce que la Bactérie Unicellulaire gagnait du terrain de jour en jour et que rien ne lui assurait que remettre la Rouma sur les étagères poussiéreuses du Musée D’Histoire Encore Pas Naturelle de Pignerpan suffirait à évincer la bactérie. Celle-ci gagnait, de jour en jour, plus de terrain. Pour calmer ses inquiétudes, Hermyane fumait son gros joint. Il eut le mérite de lui faire oublier un peu la bactérie, Rancifos et tout le reste, ainsi que de lui permettre de ne se concentrer que sur ce qu’il se passait Ici et Maintenant. Alors, elle entendit les gazouillements des oiseaux, le bruit du vent dans les branches encore nues des arbres, le fracas des torrents gonflés par les neiges fondues, les agitements des écureuils, des Blaireaux, des Sangliers, des Biches, des Cerfs, des Mulots et tant d’autres encore, qui parfois détalaient en la voyant arriver mais qui bien souvent s’arrêtaient net pour l’observer. Hermyane avait alors l’impression d’être vivante pour de vrai. Chaque fois qu’une biche ou que son compagnon aux bois longs et pointus prenaient le temps de la regarder quelques minutes avant de la fuir, elle avait l’impression de vivre. C’était une émotion d’une intensité telle, qu’elle en était ensuite imprégnée pour toute la journée. Un calme et un apaisement profonds l’habitaient ainsi lorsqu’elle poussa enfin la porte du commissariat pour écouter ce que la Doursier avait à raconter…

IGNOCRATIE #80

Moutons

 

 

Sur le chemin pour se rendre au commissariat, Hermyane réfléchissait. Son vieux téléphone, pourtant tout Neuf et un peu Naze, qu’elle avait payé trois Francs et six Sous et qui n’était ni Tactile, ni très Obéissant: et qu’elle ne recevait pas les sms ou qu’elle les recevait dix fois. Et que parfois elle pouvait émettre un coup de fil mais que l’on ne pouvait pas la joindre. C’était à se demander si ce portable ne l’avait pas choisie: aussi obstiné qu’elle ne l’était et mû par une volonté difficile à cerner. Pouvait-il être intuitif? Il était pourtant de la vieille génération… Bref, son vieux téléphone pourtant tout neuf, avait décidé de l’aider un peu dans son enquête, aujourd’hui. Sur le chemin, donc, elle put téléphoner à la Kapital pour savoir si ses missives étaient arrivées à bon port. Elle eut la surprise d’apprendre qu’aucunes missives n’avaient été délivrées. Dans un premier temps, elle fut en colère. Puis, rapidement, elle réalisa que les pigeons de la Kapital étaient souvent affamés et que, peut-être, voyant arriver de beaux spécimens ruraux et bien nourris au grain, aux miettes de pain et aux restes de Gâteaux maison, les pigeons affamés et malmenés avait pu dépouiller ses messagers. Elle se sentit d’abord un peu coupable puis réalisa qu’ils étaient aussi fort robustes et que s’ils avaient été attaqués : aucun doute, ils avaient su se défendre. De plus, elle avait aussi observé que les oiseaux, les pigeons y compris, un peu partout en Ignocratie comme ailleurs, et qui commençaient à avoir des difficultés à se trouver de la nourriture, essayaient parfois de picorer des déchets plastiques. Peut-être les missives avaient-elles été digérées, avec ses messages, son encre et son papier?
Elle réussit à appeler plusieurs membres de son réseau professionnel de la Kapital, donc, et leur demanda s’ils avaient, de près ou de loin, lors d’une de leur enquête sordide, entendu parler de cette chiasse de Simone Rancifos ou d’un membre de sa famille. Panaro ne savait rien de cette bonne femme, de plus, elle avait quitté la Kapital pour s’occuper de son moutard adorable qui rêvait de poules et d’oeufs gras et délicieux, la nuit. La Amiaz était occupée et n’avait malheureusement pas le temps pour l’enquête d’Hermyane. Elle bossait sur une enquête sordide aussi, avait un nouveau mec à gérer et des problèmes de thunes à affronter. Bref, la Galère quoi. Quant à Rannon Eben, Hypipip El Braf et L’Ophéhie Etonod : ils étaient débordés de travail aussi, évidemment, cependant ils lui assurèrent leur soutien. S’ils apprenaient quoi que ce soit pouvant aider à cette enquête, ils le lui feraient savoir. Ce qui suffit à Hermyane, regonflée à bloc, pour foncer au commissariat rencontrer enfin cette Doursier, loin de l’influence de ce Maudit Sinodul et de sa chiasse de mère qui s’était à nouveau calfeutrée derrière ses hautes grilles dorées. La Poltronne!

 

IGNOCRATIE #79

Moutons

 

Bordel de merde!
Hermyane avait raté le Débarquement!
La Doursier, une fois arrivée à bon port, au lieu de se présenter au commissariat auprès du Jorma qui l’attendait, avait foncé, bille en tête, à son ancien domicile où elle avait fracassé la vitre remplacée – celle qu’Hermyane avait cassée quelques semaines plus tôt – et ce pour essayer de passer à travers la fenêtre ridiculement minuscule, sous laquelle Hermyane se souvenait avoir effectué sa planque le soir où Sinodul Movic, complètement torché, accablait cette pauvre créature maigre et à bout de forces. Aussi menue soit-elle, la Doursier n’avait pas pu pénétrer dans la maison pour y prendre son chat, quelques affaires, un peu d’herbe et câliner son lapin. Elle avait atterri aux abattoirs où Hermyane avait eu à se faire opérer aussi: le verre cassé ne fait pas de cadeaux, elle n’échapperait pas à une belle cicatrice de guerre, à l’évidence. Cependant, cela s’était beaucoup moins bien passé avec l’équipe de soins des abattoirs. La Doursier, qu’Hermyane avait toujours observée et approchée à pas de loups et qui semblait pouvoir conserver son calme en toute situation, était furibarde! Elle hurlait sur le personnel soignant, tapait dans les murs, jetaient les plateaux repas qu’on lui servait, demandait à être cachetonnée à tout bout de Champ; bref: une allumée impossible à calmer. Et en boucle: elle voulait s’assurer que ses animaux allaient bien. Elle clamait haut et fort qu’ils n’étaient pas en sécurité avec Sinodul et mentionnait même ses antécédents. Ce dernier, disait-elle, à cause de la chiasse de Rancifos et de ses méthodes dignes de la Gestapo en matière d’éducation, avait eu des tendances pour la torture de moineaux et de chats. Il le lui avait confié lui-même. Elle voulait son chat, voir son chien et lorsque quelqu’un de bien intentionné à son égard et qui souhaitait son calme, essayait de la canaliser, elle répondait: « Je préfère encore me gratter la chatte et sentir mes doigts après! ». Ce qui n’avait pas beaucoup de sens et semblait inapproprié mais qui avait au moins le mérite de faire éclater de rire son interlocuteur et d’apaiser un peu la fureur de la Doursier. Le rire, Hermyane le savait aussi par expérience de terrain, est très efficace pour désamorcer les situations de crise et quand la violence n’est pas loin.
Bordel de merde!
Hermyane avait raté tout cela : elle planquait devant le hangar de Pignerpan et avait eu la chance inouïe d’apercevoir Simone Rancifos, en personne, y pénétrer. La vieille, toujours imperturbable dans ses habitudes, avait pourtant fait un faux pas et les avait modifiées un peu en se rendant au hangar, de plus: elle avait mal refermé la porte de secours derrière elle, après s’être introduite dans la pièce obscure. Cependant, avant de s’en apercevoir et de refermer cette foutue porte à double tour, Hermyane avait eu le temps de la voir s’installer sur des chiottes dorés, installés là au milieu du hangar, pour chier!
N’avait-elle donc pas des chiottes, dans sa demeure indécente et derrière ses grilles immenses?
Cette famille était décidément complètement débile ou bien quoi? Hermyane avait entendu du bruit, venant du côté opposé aux chiottes sur lesquels Rancifos avait démoulé mais elle n’avait pas eu le temps de voir ce qu’il en était.
Elle devait laisser ce mystère de côté et aller voir ce que la Doursier avait à lui raconter, afin de l’aider à coincer Simone Rancifos pour ce vol, vil et inqualifiable, de la Rouma…

IGNOCRATIE #78

Moutons

 

Dans l’attente, toujours, du retour de cette drôle de Doursier, Hermyane s’occupait comme elle le pouvait. Elle avait fait son ménage, sa popote, passé des coups de fil, rempli son calepin de notes des divers rapports et annotations relatives à son enquête; son frigo était plein, Tibouk ronflait, elle avait pris l’air; bref: elle tournait en rond et ne se risquerait plus de sitôt à évacuer ses ardeurs avec un Homme. Le dernier, dont elle garderait le nom secrètement au fond de son coeur, lui avait laissé une capote dans la Patchole et il lui avait fallu toute une nuit pour qu’elle ressorte! Comment elle avait flippé sa race! Et pourtant, Hermyane n’avait pas peur de grand-chose: mais du plastique coincé dans la patchole, oui!
Alors, elle décida de papoter un peu sur sa Figure-De-Chèvre virtuelle avec des amies et de la famille. Pirate masqué, Bachelor ou pas: elle s’en fichait, après tout; elle n’avait rien à cacher et était le genre de femme franche et directe qui n’avait pas peur de sa vérité.
Elle passa quelques coups de fil, aussi. Elle aimait bien savoir que les gens qu’elle aimait parce qu’ils savaient aimer – et cela devient compliqué, en Ignocratie comme ailleurs, vous ne l’ignorez plus! – se portaient bien.
Avec la Eclaircies Pellibertt, qui riait si fort et avec tant de fougue pour la Vie que cela chassait tous les nuages et tous les orages du ciel, elles avaient parlé de non-religion: Allahisme, Boudhaisme, Jésuisme, Feujuisme – elles y étaient toutes passées et les deux amies de longue date avaient abouti à la même conclusion; l’essentiel ne résidait pas dans le choix de l’icône de mode, plutôt dans le respect de la vie et de l’amour. Ensuite, elle avait discuté longuement de son enquête sur la dérobade de la Rouma et du cul tout gras de la Rancifos avec sa chère amie de longue date : la Lire Fa Furard; une harpie au rire sonore qui exécrait les injustices sociales au moins autant que son amie Hermyane. Et qui aimait aussi les fleurs, danser et lire un roman: bon ou mauvais, parfois cela était juste histoire d’oublier un peu la misère du monde. Avec la Red Air Ducha qui – comme son nom l’indiquait, avait l’éclat du soleil rouge déclinant le soir dans son rire, l’air pur et délicat des montagnes dans les poumons et de l’amour pour les chats, comme Hermyane – avec Red Air Ducha, donc, elles avaient parlé du bon vieux temps sur le terrain avec le Zalloueg disparu et la petite Manna De Thildebe – une ancienne collègue et amie kidnappée par un non-homme qui ne la regardait plus depuis des années alors qu’elle était d’une beauté et d’une gentillesse peu répandues en Ignocratie, comme ailleurs. Red Air Ducha, n’avait de nouvelles ni de l’un, ni de l’autre et même si elle partageait son inquiétude avec Hermyane, elle avait deux marmots adorables à assumer seule ainsi que la responsabilité d’un centre de formation. Ce qui lui foutait une pression ahurissante. Malgré tout, elle avait pris de son temps précieux pour écouter Hermyane lui faire part de son inquiétude pour Mika, ses amnésies légendaires ainsi que les déclarations étranges du Bachelor masqué.
Après avoir pris une collation, Hermyane avait pris des nouvelles de ses vieilles copines de bringues de non-mariages la Miel Nath’Alliée et la Corire Eln Nawack qui – comme indiqué par leurs noms respectifs – aimaient rire, les abeilles et leur miel, l’amitié sincère et réciproque et faire un peu n’importe Nawack, de temps en temps: pour oublier, aussi, leurs connards d’ex et la misère du fond des Océans et d’ailleurs. Enfin, avec une amie plus âgée, respectable, respectée et travailleuse – Erzine Cat Athua – Hermyane avait abordé des choses plus graves, tels que les génocides passés et futurs; et à ce propos, d’ailleurs, Hermyane avait suggéré à son amie débordée de boulot et toutefois toujours disponible soit pour ses enfants, son Homme et ses enfants à lui, sa petite fille ou une ancienne collègue en difficultés, de regarder un bon film pour se détendre et s’enrichir aussi. Il concernait l’histoire autobiographie de la célèbre feuj qui n’avait pas brûlé dans les fours avec les autres. La Hannah Arendt. Fort heureusement qu’elle y avait échappé, à ces fours: cela lui avait permis de laisser un témoignage fort courageux qui disait que la Grosse Moustache qui avait mis au point la solution fatale et les fours pour éradiquer les omos, les gitans et les feujs et tout ce qui lui déplaisait, n’était pas le seul responsable de cette abomination. Tous avaient accepté. C’était d’un connard élitiste qu’Hermyane respectait toutefois pour son intelligence et son expérience d’un génocide, le Valudir Mim Zihi, qu’elle tenait l’info. La Hannah Arendt avait écrit à ce sujet une chose absolument inabordable, cependant: le film qui avait été fait sur elle – car il fallait un certain courage pour se heurter aux Israélistes de l’époque déjà – un bon truc qu’Hermyane avait vu au Cinéma, en faisait un résumé fort pertinent. Elle avait alors pigé ce qui lui avait échappé à la non-lecture du pavé indigeste.
Toutes ces conversations, diverses et très variées, avaient un peu calmé notre détective Denleze surexcitée par le débarquement imminent de la Doursier!

IGNOCRATIE #77

Moutons

 

La Doursier était en route pour rentrer de Pétaouchnok et il lui fallait encore plusieurs jours pour arriver : Hermyane devait ronger son frein. C’est que Pétaouchnok n’était pas la porte à côté et qu’elle devait se coltiner des bus, des ferrys, des trains, et cætera, et cætera, et cætera. Et cela, bien évidemment, en compagnie de tous les laissés pour compte qui ne se payaient jamais le luxe des trajets en première, comme la Falali ou la Simone. Cependant, la Doursier, qui continuait à écrire avec une certaine fébrilité au Jorma, n’était pas inquiète pour elle-même: elle avait traversé l’enfer suffisamment de fois pour tenir tête à qui lui chercherait des Noisettes.
Elle était inquiète pour Sinodul Movic.
Ce qui avait laissé Hermyane sur le cul! Ce type l’avait traitée comme la dernière des merdes et elle continuait à se faire un sang d’encre à son propos. Et elle clamait que c’était à cause de l’emprise vampirisante à souhait de sa connasse de non-mère, qui jouait les comédiennes dignes d’une tragédie grecque, en prétendant être malade à cause de cette créature de moins de 45 kilos…
Et qui se trouvait désormais à des kilomètres.
Fallait pas déconner, quand même : Hermyane n’y croyait pas une seule seconde. Les meilleurs partent souvent les premiers, c’est un fait connu de tous; et cette salope de Rancifos, après avoir enterré son mari robuste, était sur le point d’enterrer sa mère. Elle les enterrerait tous si quelqu’un n’y mettait pas un terme, c’était évident. Et tout ça pour faire admirer son bronzage fripé et son gras, à des pauvres types, qui commençaient à voir clair dans son jeu également et à ne même plus prendre la peine de mater ce qui avait l’air beau, de loin et de derrière une fenêtre, bien sûr. Hermyane, heureuse d’avoir su flairer ce poisson pourri à l’odeur rance, n’en était pas moins dubitative.
Il lui tardait beaucoup de pouvoir discuter avec cette Doursier.
Mais il fallait attendre. Alors elle passa quelques coups de fil à ses copines du Dus; celles du Dron étaient occupées et les pigeons voyageaient toujours. C’est qu’ils étaient gourmands, qu’il y avait sur leur route des tas de gens comme Hermyane qui aimaient bien leur donner des miettes de pain et autres restes, et que le temps ne pressait plus: tant que la Doursier n’était pas revenue de Pétaouchnok, il était inutile de s’affoler. Elle discuta d’abord avec une amie et collègue de terrain via Ternet, qui était en congé pour pondre son polichinelle bien au chaud dans son tiroir d’ici quelques peu. Cependant, elles prirent le temps de papoter de leurs enquêtes, de courgettes, de Rancifos – que la Amouch’ El Panndoft lui souhaitait évidemment de coincer – de leurs ex, d’histoires de fion, tout ça, tout ça, quoi.
Ensuite, elle eut le bonheur d’avoir des nouvelles de sa frangine Lirnaett Salt par le biais de leur amie commune la Ladikiss El Jakehi. Une jeune femme belle et courageuse, dont Hermyane avait toujours espéré, secrètement, qu’elle épouserait Lirnaett. C’est que parfois, ayant en commun le caractère trempé de leur maman, Sireyne Mars, Lirnaett salt et Hermyane Denleze, comme toutes les frangines d’ignocratie et d’ailleurs, se crêpaient le chignon. Hermyane, dernièrement, fatiguée par son enquête au sujet de la dérobade de la Rouma, avait eu quelques mots avec ses frangines. Cependant, elle avait toute confiance en leur amour réciproque pour se retrouver, en temps voulu. Et la Belle Ladikiss El Jakehi, lui avait assuré que Lirnaett allait bien. De plus, elle était de retour dans le Dus, ce qui la ravissait: les vampires aiment l’obscurité, c’est un fait connu de tous, et elle aimait mieux la savoir sous le soleil cuisant de leur chère ville Sela que potentiellement aspirée de toute sa force de vie par un vampire du Dron. Cela lui fit penser à cette série télévisée à la mode et fort instructive, appelée communément TOG. Hermyane n’avait pas échappé à l’effet de mode : elle était une fan de cette série grandiose.
Avec Ladikiss, elle parla un peu aussi de tous les jeunes cons de Sela, dont elle avait fait partie et dont Hermyane se souciait toujours, même occupée et même de loin: ils allaient bien, dans l’ensemble. Mis à part le Nazilen Jesich, qui était de la génération d’Hermyane – Sela étant une petite ville, tout le monde y connaissait tout le monde – et qui s’était exilé dans une autre ville du Dus où les fachos avaient pris le pouvoir, avec sa tronche de dispensé de sport en tête des listes. Cela avait aussi mis Hermyane sur le cul: celui-là était Omo – il avait même été amoureux du Pyrier-Sève Chomban lorsqu’Hermyane et ce dernier fricotaient – et avait bien failli mourir d’amour. Ne savait-il donc pas, celui-là, qui se prenait pour un génie, que les fachos – et ce n’était pas Hermyane qui le disait, plutôt l’Histoire qui le prouvait – n’aimaient pas beaucoup les Omos et que parfois, même, ils finissaient dans les fours avec les autres?
Hermyane ne comprenait pas toujours tout au film mais puisque tout clochait…

IGNOCRATIE #76

Moutons

 

 

La journée s’annonçait belle!
D’abord, Hermyane avait résolu momentanément ses chiasses liées au quotidien – elle ne pouvait pas aller plus vite que la Musique et les lenteurs administratives, en Ignocratie comme ailleurs, étaient une chanson connue de tous.
Il faisait beau et les températures extérieures étaient d’une clémence hors de propos pour un mois de février – l’embrouillement météorologique, tout ça, tout ça. Ce qui avait donné envie à notre enquêtrice de sortir s’aérer : c’est qu’il faisait meilleur dehors que dans son appartement plein d’humidité et de champignons non comestibles sur les murs. Elle pensa à son amie, la Clélia Es Douvican, qui sirotait des mojitos sur une plage quelque part à l’autre bout du monde. A la différence du Zalloueg et de sa chère Molie: elle ne l’avait pas volé, ce privilège de siroter quelques verres, les doigts de pieds en éventail; que d’enquêtes sordides elle avait eu à élucider, elle aussi, dans le temps. De plus, elle n’avait pas fini cachée dans un bureau pour des tâches administratives, elle, au moins. Et le terrain lui manquait: elle l’avait confié à Hermyane qui lui avait proposé de venir l’aider à coincer toutes les Rancifos de Pignerpan et ses environs. Cela avait chauffé cette enquêtrice tout aussi chevronnée, tenace et courageuse que ne l’était Hermyane. Et ces deux-là pourraient, en prime, une fois leurs enquêtes mises de côté, le soir, se fumer des gros joints pour se détendre et rire un peu: de leurs ex, de leurs histoires de fion, de leur ridicule – car il n’a jamais tué personne, si? – et des autres, aussi. On a bien le droit de se détendre quand on s’occupe de tous ceux dont les Chiolas Nulot, les Nocram et les Trogonex n’ont que faire: ceux-là ne prennent que les mojitos et les plages et laissent la merde aux autres.
Bref, Hermyane savait que la Clélia Es Douvican débarquerait à un moment ou à un autre; pour éclater des tronches de criminels et s’éclater un peu, aussi, avec Hermyane et ses bouffonneries – c’est qu’Hermyane, une fois allumée, était une vraie torchée: elle déballait de la paillardise à tour de bras, pour le plus grand plaisir de ses amis amusés. Sela avait laissé des traces et des coutumes qui ne déplaisaient pas à ses collègues de terrain de la Kapital!
Et comme tout était en Stand Bye: les pigeons voyageaient toujours avec ses missives, ses affaires étaient en cours, son loyer honoré; bref, elle pouvait sortir prendre l’air et faire quelques courses pour remplir son frigo, la gamelle de Tibouk Kilète et profiter des rayons de Soleil et de la douceur ambiante liée à l’embrouillement météorologique généralisé : tout ça, tout ça, quoi…

 

 

IGNOCRATIE #75

Moutons

 

 

Quelle chiasse, cette journée!
Hermyane avait cumulé: les merdes administratives liées aux infiltrations d’eau dans son immeuble. Et que le non-propriétaire des lieux renvoyait la balle au non-agent-immobilier qui essayait d’aider les gens mais qui se faisait bananer quelque part et qui renvoyait la même balle chaude et puante au non-syndicat-de-non-copropriété-de-mon-cul. Hermyane avait dû jouer les gros bras pour que, finalement, après de longues heures de courriels sur Ternet et de conversations téléphoniques, elle puisse obtenir un rendez-vous; et ce afin que les personnes concernées constatent les dégâts et fassent ce pour quoi ils étaient engagés et payés, même, par l’Etat. Et donc par Hermyane et tous ceux qui se coltinaient toujours les Taxes-Pour-Pauvres Injustes-Et-Ajoutées : sur leur pain, leur café, leurs légumes, leurs carburants, et cætera, et cætera, et cætera.
De plus, son Chef, le Jorma Vian-Jichelm Deal, lui avait un peu tiré les oreilles pour avoir passé un coup de téléphone à Manie-Rhose Rasen: c’est que la Salope de Rancifos s’en était plainte et elle avait eu la bassesse de prétexter que c’était pour le bien de Manie-Rhose. Or, Hermyane avait appelé la dame, comme promis la veille, le jour même et elle lui avait confié que la Simone lui avait demandé de ne plus rien dire à Hermyane, que celle-ci était folle et que même elle avait appelé Madiwe qui le lui avait confirmé! Quel toupet! Quel vice! Que de mensonges elle était capable d’inventer pour que surtout, surtout, Hermyane cesse d’enquêter sur son cul sale. Parce qu’évidemment, Hermyane avait immédiatement téléphoné à Madiwe Trégo et Pierrot Anarmej pour vérifier – il ne faut pas oublier que c’est une enquêtrice chevronnée qui ne tolère pas le mensonge et qui a de l’expérience de terrain – et, évidemment, ses parents n’avaient jamais parlé à Simone Rancifos! Que n’allait-elle pas inventer pour dissimuler sa merde sous son tapis doré, celle-là.
Cela attristait notre détective Denleze pour Manie-Rhose Rasen, qui aimait bien discuter avec Hermyane, cependant: elle ne voulait plus que cette dernière en informe sa chiasse de fille et son rejeton Sinodul. C’est qu’Hermyane respectait les procédures et avait informé, qui de droit, de ce coup de fil d’abord affectueux et qui avait fini par lui donner quelques indices sur la culpabilité de Simone Rancifos. Et là encore! Son mensonge concernant son coup de fil à Madiwe prouvait bien sa mauvaise foi et sa volonté de conserver son petit secret. Hermyane flairait là une chose fort banale: la vieille devait avoir peur, si quelqu’un apprenait sa relation avec ce bon Charles, que le magot de son défunt mari lui soit retiré. Ou bien, il y avait quelque chose d’autre…

D’encore plus grave…

Et qui concernait évidemment le hangar sur les quais malfamés de Pignerpan…
Quoi qu’il en soit, Hermyane avait été autorisée par Manie-Rhose Rasen à la rappeler; cependant, elle refusait que la Rancifos en soit informée. Le Jorma avait été très clair : il fallait être vigilant quant à l’état de santé déclinant de la vieille dame. Hermyane devrait alors s’en remettre à son intuition et à sa sensibilité auxquelles, du reste, elle faisait confiance. Quant aux procédures, elle savait passer outre quand il s’agissait d’être bien intentionnée à l’égard de quelqu’un de malade et elle savait que son Chef aussi. Elle laisserait probablement passer quelques jours et prendrait à nouveau des nouvelles de la santé de Manie-Rhose Rasen. Car elle estimait que personne ne méritait de finir sa vie ainsi: sans pouvoir choisir avec qui parler au téléphone pour affronter la Mort. Définitivement, cette chose inéluctable pour tous, était un bouta de société qu’il fallait exploser. ça, la Merde – que tous expulsaient chaque jour, Rancifos y comprise! Et la Sodomie: que Rancifos aurait peut-être dû pratiquer un peu, pour lui éviter de vivre avec un balai coincé dans son gros fion! Mais ces considérations philosophico-politico-sociologico-de-mon-cul, passaient bien après la situation navrante de Manie-Rhose Rasen…