IGNOCRATIE #74

Moutons

 

Notre détective Hermyane Denleze devrait chômer un jour de plus: elle avait chopé une merde dans l’air, sûrement. C’est qu’en Ignocratie comme ailleurs, les merdes dans l’air et dans l’eau ne manquaient pas: personne ne l’ignore plus. Cependant, cela ne la dérangeait pas vraiment: cette enquête lui filait des migraines! C’est qu’elle avait reçu de drôles d’indices de la part de cette dame d’un âge très avancé et malheureusement malade, désormais : Manie-Rhose Rasen. Cette dame, dont elle avait pris des nouvelles car elle avait appris son admission dans les abattoirs du Nord de la Cranfe par l’une de ses collègues : elle ne savait plus laquelle; cette dame, donc, lui en avait appris de belles!
C’est qu’Hermyane avait mit à profit son jour de chômage de la veille pour rappeler ses copines de terrain. Les pigeons voyageaient, ce qui ne l’empêchait pas, donc, de prendre un peu de temps pour passer un ou deux coups de fil. La Panaro ïs Tio et la Amiaz Sel Nouazai avaient été les premières à recevoir de ses nouvelles : c’est qu’Hermyane, trop occupée par son enquête, les avaient négligées un peu. La Amiaz était fort occupée, elle aussi, à des enquêtes sordides à la Kapital et la Panaro pouponnait son moutard, qui portait le joli nom de Né An Tio. Cependant, elles avaient pris le temps, en bonnes copines qu’elles étaient depuis quelques années déjà, de discuter quelques heures: de l’embrouillement météorologique, social, économique, d’amiante, des infiltrations d’eau au domicile d’Hermyane, de leurs mecs – pour celles qui en avaient un qui tenait la route – de leurs ex, de leurs histoires de fion: tout ça, tout ça, quoi. Ce que des copines peuvent se dire pour le plaisir de s’entendre réciproquement. Hermyane avait même eu des nouvelles de la Nidra Es Wramm avec qui elle avait évoqué des choses belles tout droit sorties du Ciel, de la Terre, de la Lune et des Etoiles. Des choses spirituelles: de celles que les marquises de la trempe de la Simone Rancifos ou de la Falali Gémix ne pouvaient pas comprendre, trop concentrées sur elles-mêmes, leurs pulls en laine, leur repas gastronomique du soir, et cætera, et cætera, et cætera. Et elle avait même eu le plaisir d’entendre Sela, sa chère ville de naissance, avec son bel accent bien aiguisé et ce par l’intermédiaire de sa vieille copine de bringue la Mari Né Choup: son rire était toujours aussi clair que le cristal et il y avait à l’intérieur toutes les Cigales et tout le Cagnard de sa ville natale. Quel bonheur!
De plus, elle avait eu à gérer quelques chiasses administratives relatives aux infiltrations d’eau dans son nouveau domicile. C’est qu’il était difficile, en Ignocratie, comme ailleurs, de faire valoir ses Droits lorsqu’on ne possédait pas, comme la Rancifos, par exemple, le PIB de la Manioure. Elle devait donc batailler pour faire entendre aux personnes concernées, c’est à dire les propriétaires des lieux, que la situation urgeait: l’eau s’infiltrait partout et il y avait des risques d’incendie; et c’est sans parler, bien sûr, des champignons sur les murs. Hermyane adorait les champignons : les cueillir, les manger, leur parler, éventuellement; cependant, pas lorsqu’ils envahissaient les murs de sa chambre! Cela paraît logique, vous en conviendrez.
Et relativement à cette dame âgée et respectable du nom de Manie-Rhose Rasen, donc, dont elle avait appris l’état de santé déclinant : elle avait passé un coup de fil. La dame était heureuse de l’entendre et lui avait parlé un peu. C’est là qu’Hermyane avait eu mal à la tête: Manie-Rhose Rasen connaissait Simone Rancifos! C’était sa propre fille et elle la trouvait Méchante et était très heureuse d’apprendre que quelqu’un enquêtait enfin sur son gros cul tout gras d’égoïsme et de vice. C’est que la Manie-Rhose Rasen lui avait confirmé qu’elle était une menteuse invétérée: la bonne femme avait prétendu à Sinodul et Aube avoir proposé à sa mère de venir dans le sud , elle prétendait également que Manie-Rhose Rasen avait refusé alors que la vieille dame, qui clamait sa lucidité dont Hermyane ne doutait pas une seule seconde, prétendait le contraire; Rancifos lui avait dit qu’elle n’aimerait pas le soleil de Pignerpan et que de toutes les façons, son état de santé ne la touchait guère! Et les kilomètres qui l’en séparaient le prouvaient! De plus, Rancifos disait souvent, à propos d’elle-même, qu’elle était con et ne ressentait rien. Ce qu’Hermyane avait évidemment déjà noté. Hermyane et Manie-Rhose Rasen avaient également évoqué la manière affreuse dont cette bonne femme hideuse avait traité Sir Mohiertyn… Et vous ne l’ignorez plus.
Hermyane possédait donc la preuve des mensonges de cette chiasse de marquise et ce de la bouche de sa propre mère! Il fallait qu’elle trouve ce qu’elle dissimulait dans ce hangar des quais malfamés de Pignerpan. C’était la Clef de cette affaire, elle n’en avait jamais douté et cette chère Manie-Rhose Rasen le lui avait confirmé : Rancifos se fichait pas mal de son sort et ses déplacements restaient les mêmes. C’est à dire quasiment inexistants – la peur, les grilles dorées au toc, tout ça, tout ça – sauf quand il s’agissait de faire croire à son affection pour Amélia Oursin et la petite Arcagne ou quand il s’agissait du hangar…

 

 

IGNOCRATIE #73

Moutons

 

Hermyane avait été réveillée, tard dans la matinée – elle avait décidé de chômer aujourd’hui puisqu’elle avait envoyé les pigeons et qu’il leur fallait un certain temps pour atteindre la Kapital – et elle avait donc été tirée d’un rêve charmant, fait de cours d’eau puissants et d’arbres en bonne santé, par un coup de fil bref de son Chef: la Doursier avait quitté Pétaouchnok précipitamment, comme avec une envie de chier irrépressible, et elle avait prévenu le Jorma, en personne! Oui, msieurs’ dames’!
Elle arrivait! Comme l’étendue d’eau en apparence endormie mais qui contenait une force insoupçonnée et une volonté de Fer. Hermyane jubilait: non pas parce qu’elle avait bien flairé son Poisson mais parce qu’elle pourrait, peut-être, enfin, récolter davantage d’informations pour résoudre sa putain d’enquête sur la dérobade de la Rouma! Hermyane était tenace et quoi que puissent penser les autres de ce menu larcin : elle savait, dans son cœur, que la Rouma devait retrouver sa place sur les étagères poussiéreuses du Musée de Pignerpan. Cependant, elle savait aussi qu’il lui fallait s’Armer de patience – vertu qu’elle n’avait pas toujours possédée mais dont elle avait su percevoir la nécessité. L’âge aidant, elle avait fini par parvenir à réguler sa fougue et son amour du travail bien fait. De toutes les façons, cette enquête n’intéressant personne, elle avait tout le temps qu’il fallait: aucune pression ne lui serait infligée pour la résoudre! Evidemment, Hermyane savait encaisser la pression mais elle ne négligeait pas les bienfaits du calme et de l’apaisement intérieurs. Ils étaient un luxe, en Ignocratie, comme ailleurs: la survie, tout ça, tout ça; alors, quand ils se présentaient à elle – un peu comme du pain béni en période de famine – elle essayait de les accueillir comme il le fallait. C’est à dire, en lui permettant de prendre un peu de temps pour elle, de se ressourcer et de s’occuper de sa petite personne, qui certes, n’avait pas plus d’importance que quoi que ce soit d’autre de vivant, à ses yeux, mais dont elle devait s’occuper pour n’être la charge de personne d’autre. Chacun avait déjà tant à faire pour survivre, en Ignocratie comme ailleurs, qu’il était de son devoir de se charger de sa propre carcasse. De plus, elle avait la chance de ne pas peser très lourd et ce n’était pas bien compliqué de la satisfaire. Hermyane était simple et avait des envies raisonnables. Elle décida, donc, qu’aujourd’hui, elle ne ferait rien! Elle resterait un peu couchée, regarderait des films idiots sur son vieux pc – elle avait une préférence pour les films idiots sur le paranormal! Et, par chance, ils étaient nombreux!
Elle lirait peut-être aussi quelques conneries insipides sur une plateforme très populaire de Ternet: les brebis endormies. Elle avait une petite préférence pour les débilités d’une blogueuse à la mode : Trouille Va d’Anaci; atteinte d’un syndrome étrange: celui de se faire croire qu’elle avait et du talent et le pouvoir de changer les choses, et ce bien cachée derrière son écran de pc tout neuf et énergivore à souhait! L’Idiote! Aucun doute là-dessus: celle-là devait avoir un gros cul tout gras, comme Rancifos. Et à propos de son suspect : Hermyane avait bien noté que cette dernière n’avait toujours rien changé à ses petites habitudes. La vieille ne bronchait toujours pas, stoïque au possible et ce malgré tout le ramdam généralisé. Ce qui, définitivement, cachait une sacrée merde sous son tapis doré, une certitude pour Hermyane: acquise sur le terrain et à la force de ses expériences multipliées. C’est donc sereine qu’elle s’octroya cette journée à ne rien foutre!
Oui, msieurs’ dames’!

 

IGNOCRATIE #72

Moutons

 

Hermyane prépara donc des missives, écrites à l’Encre et à la Plume et les fixa bien solidement aux pattes des Pigeons qu’elle nourrissait régulièrement depuis sa plus tendre enfance et qui, pour la remercier, lui rendaient de temps en temps quelques menus services. Elle aurait pu tout aussi bien envoyer des courriers, via Ternet, mais elle avait peu confiance en ces technologies; de plus : il lui semblait depuis quelques temps que sa Figure-De-Chèvre virtuelle avait été piratée. Depuis les flatteries et invitations masquées du Bachelor à la Rose Rouge, certes agréables, elle ne savait jamais vraiment à qui elle s’adressait quand elle était connectée. Elle déconnecta donc tout ce ramdam technologique et se fia aux pigeons. C’est qu’ils étaient tant malmenés, ici et ailleurs, que les miettes de gâteaux et autres restes de pain sec qu’elle leur donnait, les avaient rendus bien disposés à l’aider dans ses enquêtes. Hermyane avait lu quelque part dans un torchon écrit par la Vergras Daf – une pseudo artiste engagée de gauche qui aimait un peu trop le caviar – que les pigeons, à la Kapital, subissaient des tortures diverses et avariés. Hermyane avait toujours aimé les pigeons, alors – Kapital ou pas – quand elle pouvait, elle les nourrissait.
D’ailleurs, à ce propos, elle avait partagé la collation que lui avait offerte généreusement Béniz, lorsqu’elle lui avait rendu une visite de courtoisie lors de son dernier séjour à Sela, avec les pigeons presque disparus, de la ville. Elle savait que Béniz aurait approuvé ce geste car, comme elle, elle aimait les Arbres et les Oiseaux. D’ailleurs, au sujet d’un Figuier malade, Hermyane lui avait suggéré de suspendre des coquilles d’œufs. Elle avait observé, lors de ses planques discrètes au domicile de Sinodul, que la Doursier avait ainsi soigné deux beaux Cerisiers et aimait beaucoup partager le savoir lorsqu’elle était certaine qu’il fonctionnait. Elle avait également dispersé les figues et les Tomates de Béniz, afin que, potentiellement, de beaux figuiers et des pieds de tomates vigoureux puissent pousser, en son honneur. C’est que Béniz était une femme au cœur généreux et elle trouvait qu’elle méritait bien des figuiers et des pieds de tomates, pour lui rendre hommage et lui survivre, dans le temps.
Hermyane fixa donc ses missives à l’attention de son réseau professionnel de la Kapital parce qu’elle savait pouvoir compter sur leur âme profonde et leurs expériences de terrain, aussi: Rannon Eben, Hypipip El Braf, L’Ophéhie Etonod. Elle en envoya aussi deux à ses amies de formation, de vieilles collègues qu’elle aimait parce qu’elles savaient aimer, un peu comme Lohfine De Fipriec. Elle ajouta à ces deux-là deux morceaux de Shit, pour le plaisir de leur faire plaisir: la Panaro ïs Tio et la Amiaz Sel Nouazai.

IGNOCRATIE #71

Moutons

Les inspirations profondes n’ayant pas suffi à la calmer: elle se roula un gros joint. La salle des perquisitions en disposait à nouveau : c’est qu’en Ignocratie, personne ne l’ignore, la gnôle est permise partout; par contre, le Shit et l’Herbe sont prohibés, interdits, tabous, dangereux, nocifs, toxiques, diaboliques, et nous en passerons et des bien pires. Pourtant, un certain auteur, dont le nom n’a pas d’importance, les avait qualifiés de plantes des dieux. D’abord, parce que la fumette calme les esprits tourmentés. Mais attention, seulement les esprits libres qui ne viennent pas avec leur ego de merde. Les esprits qui se prennent pour des grands et qui s’y aventurent avec impertinence et sans respect, s’y cassent les dents! Parfois, certains esprits très forts et sans ego, s’y cassent les dents aussi: à cause des autres, de leurs jalousies, de leurs méchancetés, de leur médiocrité; nous en passerons et des meilleures et que l’esprit fort et tourmenté ressent si profondément en lui-même, qu’il a envie de se terrer chez lui! Ce qui n’est pas le but de la fumette, bien au contraire!

Mais Hermyane chassa ces considérations sur la gnôle, la fume et tout un tas de produits divers et variés – car, c’est un fait connu de tous : tout le monde est accroc à quelque chose, en Ignocratie comme ailleurs – mais elle chassa ces considérations Politiques, donc et se recentra sur son enquête.

Que pouvait-elle bien faire?

Elle songea qu’il était peut-être temps d’avoir recours à son réseau professionnel. Pas celui auquel elle avait déjà fait appel, sans grand succès. Mais celui qui se trouvait à la Kapital, où elle était allée par tendresse pour Destaphien malgré toutes ses réticences. Et tellement justifiées: quelle chiasse cette ville! Bourgeoise et prétentieuse à souhait et incapable de faire autre chose que renifler l’odeur de ses propres flatulences – un peu comme la Rancifos et la Gémix, bien sûr. Enfin, pour la plupart. Parce qu’Hermyane exécrait les préjugés et les généralités banales et insipides – de celles que proféraient sans cesse les bouches mal lavées de la Simone et la Falali, entre autres marquises au cul sale. Parce qu’elle exécrait les idées toutes faites, donc, elle avait ouvert ses yeux bien grands, à la Kapital; et elle y avait enjambé des centaines et des centaines de clodos, d’enfants morts et de mendiants amputés et rampants; et aussi, en formation, rencontré quelques êtres pleins d’empathie et avec l’âme aussi profonde que celle de ses amis de la Résidence de la Brise du Héron Halos. D’abord, évidemment, il y avait Destaphien. Qu’elle n’aurait jamais aimé sans cela. Puis, quelques uns de ses amis, qui avaient du potentiel mais aimaient encore trop, soit la gnôle, soit l’odeur de leurs pets: Mabug, son frangin, Rouni Branlav, son ami et enfin Lamélia De Pranvialir, sa tendre épouse adorée. Sa belle-doche de l’époque, Lohfine De Fipriec, aimait elle aussi un peu trop la gnôle mais comme elle lui parlait des livres qu’elle aimait et qu’Hermyane aimait les gens qui aimaient; elle lui en voulait moins qu’aux autres de ne pas se soucier de l’avènement de la Bactérie Unicellulaire ou trop peu. Ou de trop loin. Parce qu’il y avait Urgence, bordel de merde! Même Lamélia l’avait reconnu, lors d’une de leur soirée gnôlée où Hermyane essayait encore désespérément de faire comme tout le monde et de boire, alors que ça lui coûtait systématiquement un à deux jours de gerbe intense. Ces cons-là, à la Kapital, l’avaient gonflée: parce qu’ils savaient et attendaient comme des Connards, en se gnôlant la gueule. Pour oublier, sûrement. Après tout, nous sommes d’autant plus en Ignocratie lorsque l’on s’approche de son centre, non?

IGNOCRATIE #70

Moutons

Seulement le gros problème : c’est qu’elle ne savait pas du tout comment s’y prendre, cette fois.

La Doursier était à Pétaouchnok et il aurait fallu qu’elle puisse lui parler, pour l’aider. Le jorma était trop occupé avec ses enquêtes sordides, les Mikas amnésiques de tous ses services et les jus de chaussette que lui servait Garmuerite. C’est qu’il aimait tant son épouse, son Chef, qu’il n’osait pas lui dire que ses jus de chaussette étaient insupportables, à force: ils ne le maintenaient pas éveillé; pas assez Corsés pour cela, évidemment. Et ils l’obligeaient à aller pisser sans cesse. Parce qu’elle lui en resservait en permanence. Mais comme elle le faisait avec beaucoup d’amour: il les buvait. On ne peut pas refuser quelque chose qui est donné avec amour, surtout en Ignocratie et ailleurs et à l’heure de l’avènement de la Bactérie Unicellulaire! Tout le monde sait cela. Sauf ceux qui n’ont que faire de l’amour, mais nous n’avons que faire de ceux-là, évidemment! Qu’ils aillent donc se faire mettre: le monde moderne, sur le point d’être englouti – les produits-pharmaco-chimico-industrio-de-mon-cul, la disparition des abeilles, les pauvres hères affamés, assoiffés et donc potentiellement violents; tout ça, tout ça – n’a pas besoin de cyniques et de sceptiques. Il a déjà suffisamment de débiles comme ça sur les bras et qui en plus se croient suffisamment Malins pour diriger le tout.

Mais puisque tout clochait.

Et Hermyane n’était qu’Hermyane, après tout et elle ne pouvait pas s’occuper de sauver le monde. Évidemment, non. Elle n’était pas Zoro, merde! Elle n’était qu’un petit bout de femme, certes robuste et vaillante, mais fallait pas pousser trop mémé dans les Orties, non plus!

Alors elle chassa tous les arrogants merdeux de sa tête trop pleine d’enquêtes et de sordide, prit de bonnes inspirations, pour se mettre les idées au clair; et recommença à réfléchir intensément à ce qu’elle pouvait faire pour aider Aube Doursier qui à son tour – elle le savait intuitivement – l’aiderait à épingler le cul tout gras de Rancifos à propos de la dérobade de la Rouma. Un objectif après l’autre. Ses envies de Montagne, de Ruches grouillantes d’abeilles en bonne santé et de Pain maison sortie tout droit du four, devraient attendre encore un peu…

 

IGNOCRATIE #69

Moutons

 

 

Tout en marchant pour regagner son domicile, Hermyane réfléchissait aux propos de la Doursier. Certes, ils étaient denses et mentionnaient tout un tas de choses diverses et variées; mais ils avaient beaucoup de sens. Elle accusait Simone Rancifos d’être une Perverse Narcissique manipulatrice, fourbe et dénuée d’Empathie qui avait abusé d’elle, de sa faiblesse pour Sinodul ainsi que de leur force de travail: pour se glorifier de ce projet d’auto-suffisance – pour les abeilles, rappelez-vous – auquel elle n’accordait de l’intérêt que si cela pouvait lui rapporter quelque chose. Toute sa vie, Sinodul avait parlé d’un tel projet – car il avait pressenti l’avènement de la Bactérie Unicellulaire bien avant tout son entourage, qui s’en foutait comme de l’an quarante et préférait exploiter ses compétences tout en lui laissant croire qu’il était débile – et jamais elle n’y avait cru, ni accordé le moindre crédit. Mais comme il s’agissait d’un projet devenu à la mode – l’urgence et la survie, tout ça, tout ça – elle se félicitait désormais du travail des deux jeunes, devant sa Cour. Et puis, personne n’ignore, en Ignocratie, comme ailleurs, que les pervers narcissiques sont en effet ainsi moulés; ils n’ont jamais tort, tout ce qu’ils font est prodigieux – même chier le matin – et quant aux conséquences de leurs actes : s’ils sont positifs, ils s’en attribuent les louanges, s’ils sont négatifs, ils cherchent des Coupables. Car rien ne doit jamais déranger le tordu amoureux de lui-même dans l’image fabuleuse qu’il a de sa petite personne et qu’il décide – de manière unilatérale – d’imposer à tous. Quant à ceux qui s’y opposent, ils les détruisent: d’une manière ou d’une autre. Tout simplement. Soit en les laissant mourir de trop de désespoir gnôlé, soit en les laissant se faire foutre dehors sans préavis et sans un rond, soit en les laissant passer pour ce qu’ils ne sont pas. Simone Rancifos tenait tant à conserver sa belle demeure, ses grilles dorées et la belle image d’elle-même qu’elle avait fabriquée de toute pièce – à grand renfort de mensonges, d’exagérations voire même d’affabulations – que la Doursier et tout ce qu’elle avait encaissé par amour pour son rejeton pouvait bien disparaître à jamais: elle n’en avait que faire. Tant que l’on continuait à l’admirer, elle et ses possessions – dont Sinodul, Amélia et Arcagne faisaient évidemment partie; elle se foutait comme de l’an quarante du sort de sa non-belle-fille qui pourtant l’avait toujours reçue aimablement et même plus souvent qu’il était humainement possible de le supporter! Vous n’avez pas oublié que sa conversation était d’un ennui meurtrier et que tout ce qui l’intéressait concernait soit son nombril dégueulasse, soit ses dernières acquisitions, soit la qualité des mets qu’elle choisissait pour son petit estomac fragile. Hermyane le savait par expérience de terrain, ce genre d’individus, malpropres et toxiques au possible, étaient quasiment impossibles à détrôner. Il n’y avait rien qu’à voir tous les Nocram, Trugonex et Chiolas Nulot au pouvoir, dont il fallait toujours applaudir les paroles insipides et ne jamais contrarier les actes infâmes. Il fallait absolument que tout le monde les admire en train de chier. Mais la monarchie avait été renversée, non? Alors Hermyane sentit qu’il y avait un espoir. Car Aube Doursier avait été habile: elle avait enduré tous les enfers publiquement, probablement de façon à ce que tous puissent constater les faits: elle avait été vaillante à la tâche, amoureuse éperdue, patiente, effacée, charmante chaque fois qu’elle recevait sa non-belle-mère, exclue en silence et manu militari d’un mariage qui lui avait pourtant été promis et exclue, toujours manu militari, d’une maison pour laquelle elle avait payé, elle aussi, les traites et frais de fonctionnement, et sué sang et eaux, sans se plaindre. Alors, à moins qu’une mauvaise foi collective s’acharne à la faire passer pour une débile paresseuse, insensée et infidèle: que tous savaient qu’elle n’était pas; puisqu’elle avait durement obtenu quelques diplômes grâce à tous les livres qu’elle avait lus, travaillé d’arrache-pied à cette autonomie en laquelle elle avait Foi, pour les abeilles, contenu et canalisé les folies de son homme et même évité que celui-ci ne manifeste sa violence extrême en lui permettant, de temps en temps, d’en faire preuve de manière juste et efficace. Une garde fou qui avait œuvré en silence, retenant ses larmes en public, ravalant toutes les humiliations qu’elle subissait – publiquement ou non – et ce dans l’unique but de faire la preuve par la démonstration de la mauvaise foi évidente de Rancifos. C’était intelligent, indiscutablement. Et courageux, aussi. Car la Doursier avait bien failli y laisser sa peau et c’est très amaigrie et très affaiblie psychiquement qu’elle avait fui tout cela à Pétaouchnok.
Hermyane avait le devoir d’aider cette fille à finir le travail. Elle ouvrit la porte de chez elle, distribua quelques croquettes, jeux de fil de laine et caresses à Tibouk, se roula un gros joint et décida de réfléchir intensément à la façon d’aider Aube Doursier à faire la lumière sur les drames qu’elle avait encaissés, en silence.

IGNOCRATIE #68

Moutons

Bon, c’était touffu, comme correspondance. Au moins autant que la schneck d’Hermyane, qu’elle ne prenait plus le temps d’entretenir puisque sa vie sexuelle était d’un vide intersidéral; un peu comme celui du « coeur » de la toute grasse Rancifos. De toute façon, à force de travail de terrain et de rencontres avec les enfers des tordus de la quéquette, elle avait décidé de ne plus jamais se laisser prendre par la tendance moderne d’Ignocratie et particulièrement de Cranfe, qui consistait à éradiquer les poils de toutes les schnecks; et même d’ailleurs: torses et dos des hommes, jambes, aisselles, sexes des deux genres, et cætera, et cætera, et cætera. Et qui, du reste, s’accompagnait d’une obsession complètement folle et pas Naturelle du tout: éradiquer aussi les odeurs corporelles. Ce qui, non seulement était stupide – le pipi et le caca inévitables lorsque la vie nous quitte, tout ça, tout ça – mais également meurtrier, littéralement. Car les bombes et aérosols en tout genre, dont ne pouvaient plus se passer les gens d’Ignocratie et d’ailleurs, finissaient tous dans les fonds de l’Océan : et les poissons disparaissaient à vue d’oeil. C’est qu’ils ne se nourrissaient pas d’aérosols, évidemment. Et que les gens continuaient par ailleurs à vouloir se nourrir de poissons, même en mauvaise santé et même quasiment disparus. Et pour les jeter, la plupart du temps en prime, dans les poubelles aspergées de Javel! Mais puisque tout clochait…
Donc, Hermyane, pour lutter un peu contre toutes ces aberrations avait accepté de puer la sueur, de temps en temps et avait décidé, surtout, de laisser son abricot personnel en friches: car elle n’était pas une petite fille, merde! Elle voulait bien tailler un peu son buisson ardent, si son amant le souhaitait et par respect, mais de là à s’épiler intégralement: hors de question! Et pourquoi pas ressembler, aussi, à cette tarée de La Strié – la femme d’un vieux pote – qui avait carrément pris rendez-vous chez une esthéticienne peu avant son accouchement, pour être bien épilée au moment de la perte des Eaux. Fallait quand même être sacrément secouée du ciboulot pour penser à une chose aussi futile peu avant de mettre au monde un enfant merveilleux, non? Mais elle chassa ses problèmes de transpiration, de disparition des poissons, de pilosité et de sexualité quasiment inexistante de sa tête bordélique et revint aux courriels de la Doursier.
Elle y disait Tout mais pas n’importe quoi: elle déposait sa plainte contre Simone Rancifos, en personne!
Oui, msieurs’ dames’!
Car si elle mentionnait bien que c’était en qualité de victime déboussolée qu’elle demandait assistance, elle précisait également que, recouvrant peu à peu ses esprits à Pétaouchnok, c’était en qualité d’éducatrice-spécialisée-en-rien-mais-prête-à-tout qu’elle s’exprimait désormais.
Elle mentionnait les prisons dorées, les dégâts ahurissants qu’elles pouvaient provoquer : violences, toxicomanie, rejet systématique de l’Autre et incapacités diverses et avariées; celle de faire confiance, celle d’avoir un esprit tranquille – c’est à dire calme et apaisé et disposé à réfléchir correctement – celle, aussi, d’être bien ancré dans la Réalité, et cætera, et cætera, et cætera.
Elle parlait aussi, bien sûr, des préjudices moraux et physiques qu’elle avait dû encaisser: humiliations diverses et avariées, crachat public au visage, isolement d’avec le monde extérieur, travail incessant, critiques quotidiennes – c’est que quoi qu’elle fasse, cela ne convenait jamais: soit elle en faisait trop, soit pas assez; soit la soupe était trop froide, soit trop chaude, soit elle parlait trop fort, soit on ne l’entendait pas; des douches froides et chaudes permanentes et d’une violence inouïe pour un esprit de bonne volonté comme le sien. C’est qu’elle précisait bien deux choses, également.
Primo, même si tous ces actes de persécution étaient bien le fait de Sinodul Movic, c’était par reproduction de schéma qu’il les lui infligeait: inconsciemment. Deuxio: la Rancifos était bien au fait de toutes ces choses et refusait de les admettre! C’est que cela aurait obligé cette petite bonne femme insipide à reconnaître qu’elle avait infligé elle-même tous ces mauvais traitements à son rejeton. Et la bonne femme ne voulait jamais rien reconnaître… Pas même que Loutouse était plus au sud que Dorbeaux, rappelez-vous. La doursier balançait tout: comment la saloperie étranglait son rejeton pour qu’il se rende à l’école alors qu’il y était persécuté – et que même, parce qu’il était Brave et Tenace, il s’y rendait donc armé d’un sabre pour se défendre d’une bande de cas sociaux dégénérés et défoncés à la bière et au shit qui l’avait pris pour cible – comment elle faisait semblant de ne pas voir que Sinodul torturait des moineaux, tirait à la carabine à plombs sur ses camarades de classe ou que son époux avait des problèmes de gnôle et comment elle lui avait dit qu’il pouvait bien crever la bouche ouverte. Ce qui avait effectivement fini par se produire, le malheureux. Comment elle était en train d’infliger les mêmes mauvais traitements à la petite Arcagne, même de loin – c’est que la Cruauté possède un champ d’action vaste et avarié – qui refusait carrément de faire son caca aux toilettes et ne le faisait que dans sa couche. Elle ajoutait cependant que, grâce à Amélia Oursin et son amour pour Arcagne, le tir avait été parfaitement bien rectifié – en tout cas pour cette histoire de refus des toilettes. Elle ajoutait comment la Rancifos avait si peu encouragé les talents de Sinodul – qui étaient manifestement nombreux – et comment elle avait fini par convaincre tout le monde de ses incapacités en tout et de sa mauvaise odeur. Peut-être faisait-elle là un transfert? C’est qu’Hermyane pouvait en témoigner: le rance et les inaptitudes venaient d’elle, pas de Sinodul qui du reste avait une stature d’Apache grandiose et tant de charme. Mais elle l’avait convaincu du contraire: lui se croyait vilain, puant et bon qu’à une chose, alors: se défoncer. Comme les dauphins. Mais elle n’omettait pas de parler de son travail d’éducatrice-spécialisée-en-rien-mais-prête-à-tout et des résultats probants qu’il avait permis. Puisque la Rancifos ne s’était pas gênée pour l’exploiter et la laisser accomplir ce dont elle était bien incapable. Elle disait donc comment Sinodul Movic avait finalement réduit toutes ses consommations diverses et avariées grâce à ses soupes – même critiquées – et ses longues heures d’écoute de Tam-Tam, même épuisée. Grâce à ses douceurs, ses caresses, ses mots d’amour sincères – c’est que la conne précisait aussi qu’elle en était folle amoureuse; au début, en tout cas. Elle mentionnait même une anecdote prouvant combien le malheureux déambulait en dehors du Réel : il lui avait confié, qu’une fois, il avait vu un asticot lui sortir du Zboub. Ce qui, vous en conviendrez, est absolument impossible: il aurait fallu pour cela qu’une mouche puisse venir y pondre. Et on ne voit pas très bien comment une mouche peut pondre à l’intérieur d’un sexe dissimulé par un slip, au moins et probablement un fut, aussi. Le pauvre garçon ne faisait aucune différence entre la réalité de qui il était et ce qu’on lui avait fait croire: peut-être qu’à force d’absence d’amour et d’encouragements, il avait fini par penser que le rance venait de lui et qu’il pourrissait de l’intérieur? Ce qui aurait expliqué cette hallucination concernant l’asticot impropable dans le zboub. Et comment la salope de Rancifos avait approuvé que Sinodul la foute dehors, sans préavis et à poil, et ce pour se garder les lauriers de la transformation évidente du jeune homme. Quelle chiasse, cette femme! Hermyane l’avait percée à jour, au premier coup d’oeil: une menteuse, venale et méchante. Point Barre.
Mais pas une ligne sur la Rouma ou les quais de Pignerpan et ce qui se cachait dans le hangar qu’elle louait officieusement: Hermyane avait épluché les comptes bancaires de cette salope et aucun paiement concernant le hangar n’y figurait. Pourtant, elle l’avait bien vue s’y rendre. Et pas qu’une fois, depuis qu’elle avait retrouvé un logement et repris ses filatures discrètes…