IGNOCRATIE #91

Moutons

 

 

Hermyane avait donc du temps pour elle et son tout nouveau projet de solitude, de maison sobre et pleine de soleil, de potager et de ruches bourdonnantes, ce qui la rendait un peu nerveuse: c’était bien la première fois de sa vie; les enquêtes sordides et amusantes, tout ça, tout ça.
De plus, son enfance n’avait pas été tous les jours de tout repos, un peu comme tous les gens d’Ignocratie et d’ailleurs et étant l’aînée de sa soeurie : elle avait eu le bon exemple à donner, vous ne l’ignorez plus. Madiwe avait fait plus que largement sa part, l’Anarmej avait laissé son dos, son épaule, et une oreille sur ses chantiers de forçats et les frangines étaient délurées: comme tous les loups et louves, d’Ignocratie et d’ailleurs et vous ne l’ignorez plus, non plus. Les loups étaient partout sauf dans les forêts désormais, c’était de notoriété publique. L’Animal à quatre pattes – pas celui qui en avait les dents aiguisées, et la hargne et le sens de la meute et qui était doté cependant d’une conscience, d’une sensibilité évidente et se déplaçait dans des baskets, des bottes de pluie ou encore des mocassins et des sandales; l’animal à quatre pattes, donc, était tristement en voie de disparition. Ce qui n’avait pas empêché le Nocram et sa salope et toute ridée de bonne femme d’appeler au meurtre de la bête. Comme si ceux-là voulaient éradiquer de la surface de la terre les seuls spécimens rescapés du carnage général en matière de choses vivantes et comme s’ils représentaient un danger. Pour les agneaux mal gardés par leur berger, éventuellement, mais pour les Nocram, les Nulot et la Trugonex bien cachés dans leurs hectares ou leurs îles privées: sûrement pas. A moins qu’Hermyane ait mal saisi l’information de sa frangine, qui était de passage chez Sireyne Mars à Sela et qui plantait avec elle des centaines de tomates, d’artichauts, de radis, et cætera, et cætera, et cætera. Par nécessité d’aider le vivant à survivre à la Bactérie Unicellulaire, pour le plaisir de sentir la terre et ses gros vers dans leurs mains, pour l’éducation d’Akulo et Alélic, pour permettre à Lirnaett de préparer de bons plats consistants, nourrissants et à des prix accessibles à tous. Les trois frangines avaient en commun ces caractéristiques: elles se souciaient et des loups, affamés ou traqués, et des marmots dans leur famille et ailleurs et de bien nourrir tout le monde et de ne pas le faire sur le dos des pauvres et d’envoyer chier ceux qui les emmerdaient et de vouloir que le soleil brille un peu pour tous. C’était un sacré boulot, alors elles n’hésitaient pas à faire appel aux talents de chacune quand c’était nécessaire.
Hermyane ayant démissionné du seul travail pour lequel elle était douée et ayant des envies de nature et de respect de tout, elle appelait ses frangines régulièrement et elles échangeaient autour des légumes, des enfants, du soleil, de la santé des membres de leur famille et des actualités. C’est ainsi qu’Hermyane avait appris, pour les loups et l’appel au meurtre de cette chiasse de Nocram. Celui-là n’avait décidément dit qu’une seule chose d’intelligent dans sa putain de vie ratée : comme en randonnée ou en escalade, dans la vie il ne faut pas laisser les derniers de cordée derrière. Ce qui revenait un peu au même que la devise d’Hermyane: tout le monde ou personne. Et comme personne ne s’intéressait à la dérobade de la Rouma mais que tout le monde était préoccupé par la disparition des abeilles, du vivant et des loups: elle avait décidé de se concentrer sur son nouveau projet pour imiter et ses frangines, et la Doursier et tous ceux qui œuvraient dans ce sens. Pour ne laisser personne derrière: ni loup, ni abeille, ni enfant, ni pauvre amputé à la Kapital, ni connasse ridée, ni ver de terre, ni même la chiasse de Rancifos. La Rouma pouvait bien rester là où elle était: il y avait bien plus urgent à faire, c’était désormais une évidence pour notre enquêtrice chevronnée qui avait envie de mettre ses mains dans la terre aussi et d’y débusquer de gros vers longs comme des Vipères!

IGNOCRATIE #90

Moutons

 

 

Hermyane s’enferma chez elle, pas à clé, comme tous les jours et décida de dormir toute la journée pour mieux cavaler de nuit: de temps en temps, elle aimait bien renverser la vapeur de la vie et des us et coutumes des habitants d’Ignocratie et d’ailleurs. Une fois rassérénée par cinq longues heures de sommeil, elle se leva et quitta sa chambre qu’elle ferma à double tour, cette fois: pour préserver Tibouk Kilète de toute tentative de kidnapping par les nazis, les extra terrestres, les bolchevics ou encore les vétérinaires sans pitié. Oui, msieurs’ dames’! En Ignocratie comme ailleurs et à l’heure de l’avènement de la Bactérie Unicellulaire: tout est possible et tout est réalisable. C’est donc extrêmement confiante en son projet qui allait lui coûter un bras et un rein, puisqu’elle avait bossé gratos pour l’état de non droit toute sa vie, qu’elle sourit à la nuit fraîche qui l’accueillit lorsqu’elle sortit de chez elle, aux alentours de quatre heures du matin. Il faisait froid, les étoiles étaient nombreuses et elle ne croisa qu’un chat, quelques oiseaux siffleurs et deux mecs: un lui donna une barre chocolatée et le second tenta de l’ignorer, cependant elle le salua toutefois et poliment, avec ça!
Sur les murs, elle nota que les indices relatifs à cette chiasse de Doursier étaient de plus en plus nombreux et elle essaya de les ignorer pour ce concentrer sur son nouvel essentiel: trouver une bicoque pour y foutre des abeilles, des poules, Tibouk, un pote pour Tibouk – elle l’imaginait roux et tigré et des rues, évidemment! Elle aurait aussi aimé pouvoir mettre dans sa bicoque au milieu du jardin : des brebis, un chien, des hippies, des clodos et des pauvres hères amputés comme à la Kapital. Oui, msieurs’ dames’! Hermyane débordait d’énergie et d’idées quant à ce nouveau projet qui lui durerait au moins trois ans. Elle l’avait décidé en scrutant l’exquis dessin d’une cabane abandonnée peint sur un mur, face à elle. Sela lui collait à la peau car ce coup de crayon, cette écriture fine et soignée: elles les connaissaient. Cependant, elle n’arrivait plus à savoir à qui ils appartenaient. Ce n’était pas la signature de la délicate, raffinée et sublimissime Baron Zar Kej : celle-là aurait prit la peine de dessiner une chatte noire, féline et ronronnante; Hermyane en était certaine. Ce n’était pas non plus la marque de Lieuthana Corcé Houpillad : une bonne collègue d’Hermyane beaucoup trop occupée à gérer son équipe de choc – Clédua, Ascalp, Minart et Le Mical – pour perdre son temps Précieux à taguer les murs environnants de la Denleze. De plus, elle aurait pris la peine, comme indiqué par son nom, d’y glisser une écriture sûre d’elle-même et un petit bonhomme qui souriait. Elle récupéra deux ou trois collages tout de même, au cas où et poursuivit son chemin nocturne tout en songeant à ses rêves de miel de ses ruches, d’œufs de ses poules et de litières de ses chats à nettoyer. Elle avait envie de foutre des coups de pioche et de pelle dans le sol : pour ne pas avoir à éclater des tronches de dispensés de réalité. Ce qu’elle ne les supportait plus, ceux-là ! Avec leurs désirs mièvres qui excluaient tout le reste du monde, surtout les pauvres! Elle releva un beau tag fait au pochoir: un poisson. Peut-être un Saumon? Il lui semblait que cette connasse de Doursier avait mentionné de la poiscaille dans sa tirade glauque de la veille. Ou l’avant-veille: cette fille avait le don de faire perdre la boussole. Cela aurait pu être la marque de ses potes Gaia ët Nobech, Cat Thieu Armonam ou encore de la dévouée Naj Buc Hanane, êtres sensibles et préoccupés au moins autant qu’elle par la cause des hères malmenés d’Ignocratie et d’ailleurs, But : ce n’était pas de la Kapital que venaient ces, tous les jours plus nombreux, messages et indices divers et variés. Ils arrivaient de Sela, c’était une évidence pour Hermyane. De toute façon, elle avait décidé de s’en contre foutre royalement, alors elle essaya de poursuivre sa marche et de les ignorer. Cependant, une inscription attira son attention, malgré elle: Pipi Caca que l’on avait écrit. Juste à côté d’une rose rouge superbe. Quel BlasphAime! Elle sut tout de suite qu’il s’agissait de la débilité profonde de cette chiasse de Susse Gamien Dardu, qui était bien de Sela et qu’elle imaginait rongé par un gros Ténia qui lui faisait faire des saucisses de deux mètres de long tous les matins. Elle cracha par terre, pour la peine. La saloperie s’était bien foutu de sa gueule, avec un autobus entier, lors d’un voyage scolaire en Manioure et ce parce qu’elle avait eu l’audace de s’habiller en Orange et Vert. Quelle chiasse, ce type! Cependant, Hermyane s’en était souvenu et n’avait pas manqué de relever combien sa vie était merdique depuis lors, tandis qu’elle s’éclatait. Et celui-là ne savait pas écrire son nom, alors des poèmes et des tags: fallait pas déconner non plus! Hermyane rentra se mettre au chaud, retrouva Tibouk qui ronflait comme une locomotive à Vapeur et se servit un kawa avec de la crème fraîche en songeant comme il serait fabuleux de traire une grosse Vache dodue et pleine de Lait.

IGNOCRATIE #89

Moutons

 

Hermyane avait pris une décision kapitale en se levant. Dehors il faisait beau – le genre de journée tendre et câline où le soleil joue à cache-cache avec des nuages de toutes les formes et de toutes les structures: des voilés grisâtres, des moelleux blanc comme la neige et des charnus ténébreux pleins de promesse d’orage, des bleutés, des rougeauds, et cætera, et cætera, et cætera. Le ciel, ce matin, était un peu comme l’humeur d’Hermyane : changeant et indécis. Cependant, tout comme le soleil qui prédominait toutefois dans les hauteurs ce qui maintenait une température douce et complètement hors saison, Hermyane rédigeait sa lettre de démission. Les émotions se mélangeaient dans son cœur trop abîmé par toutes les enquêtes sordides et amusantes qu’elle avait eu à élucider – pas toujours avec succès – cependant, elle était résolue. Elle allait tirer la chasse sur cette grosse chiasse de Rancifos et ses rejetons débiles une bonne fois pour toute. Tout en écrivant sa lettre de démission à son Chef, le Jorma Vian-Jichelm Deal, elle songeait à ce qu’elle pourrait faire, à la place: rejoindre la Piloce pour y travailler à l’ancienne; c’est à dire avec proximité et bienveillance à l’égard des gens – qu’il s’agisse de Loups affamés ou de brebis égarées – vendre du savon sur le marché avec la Vieille Nine Naje, faire du Pain avec Naje-Carm, ou presser des olives avec ses pieds pour se faire cuire le cul au soleil: tout un tas d’idées saugrenues lui traversèrent la tête alors qu’elle écrivait à son patron pour lui signifier qu’elle quittait définitivement son équipe. La Simone Rancifos pouvait bien se faire griller sa carcasse grasse et puante autant qu’elle le voulait; la Rouma rester dans son hangar pourri pour qu’elle puisse venir y démouler son cake tout en la contemplant: elle s’en fichait comme de l’an quarante!
Cette Putain de Doursier était sortie de son mutisme insupportable pour une logorrhée pire encore: elle retirait sa plainte, envoyait Sinodul Movic et tout son entourage nauséabond se faire cuire les œufs de ses poules et souhaitait se mettre à table pour tout autre chose. Elle voulait la peau du réseau de tordus de la quéquette à cause duquel elle s’était montrée si faible devant les yeux ténébreux de l’Apache à la voix gnôlée et tonitruante, le soir quand la porte était fermée et que plus personne ne voyait, ni n’entendait rien. Elle avait eu quelques difficultés émotionnelles à accepter de s’être fait berner par une famille aussi débile et malintentionnée à son égard cependant, elle faisait la part des choses: ce n’était pas là le plus grave. Et elle débitait du sale, à n’en plus finir. Elle mentionnait des noms, en vrac : de Victimes, de Bourreaux, de nazis, de Princesses, de Seigneurs, de Réceptions Guindées. Elle mentionnait des actes, en vrac: d’Humiliations, d’abus sexuels, d’Animaux morts, de Vernis à Ongles Dorés, d’écartèlements, de dépeçages, de caresses tendres, de films sur le surnaturel, de pouvoirs magiques, de Dents arrachées, et cætera, et cætera, et cætera. Et elle le faisait avec un calme à glacer l’échine de n’importe quel enquêteur chevronné: même Hermyane.
C’en était trop. Hermyane ne voulait plus entendre parler d’aucune enquête, d’aucune sorte. Elle voulait se casser vivre à la montagne, pour imiter la Doursier avant qu’elle ne se mette à parler de choses innommables même en Ignocratie et ailleurs, c’est dire!
Elle écrivait donc au Jorma pour lui parler de son projet d’avoir un grand jardin avec des poules, des abeilles, des légumes divers et variés, des arbres fruitiers, un poêle à bois, une petite maison simple, une fendeuse à bûche, une pelle, une pioche, un Marteau et des clous; elle essayait d’y négocier une prime pour bons et loyaux services afin d’acquérir la bicoque : cependant, comme elle connaissait les restrictions budgétaires de son bureau, elle n’excluait pas d’avoir à travailler comme privée dans quelques petites enquêtes rurales de chatons perdus ou de crêpage de chignon entre voisins. Et lui expliquait qu’elle reviendrait sûrement vers lui, à ce moment-là, pour mettre en place un partenariat éventuel. C’est que les hères pauvres et ignorés étaient tous les jours plus nombreux, vous ne l’ignorez plus, alors ce ne serait pas bien difficile de trouver quelques missions, par-ci et par-là, pour mener à bien ce projet de Solitude et de Nature dont elle avait grandement besoin! Quelle chiasse cette enquête: elle avait finalement eu raison de la ténacité de notre Détective Denleze et ce n’est pas peu dire, vous ne l’ignorez pas!
Chienne de vie, se dit-elle, en mettant un point final et un petit cœur à l’attention de son ancien chef: en tout bien tout honneur, évidemment!

Contes écolos pour petits et grands #5

Maboule, la poule…

 

Contes écolos #5

Il était une fois, dans une immense cité de poules, une poule qui n’avait pas de nom.
Comme toutes les autres poules, infiniment nombreuses, de cette ville.
C’était une poule sans nom, sans particularité, une poule qui ressemblait à toutes les autres.
Et dans cette ville appelée Big-Poulpond, il n’y avait pas que les poules qui se ressemblaient : les journées y étaient toutes les mêmes pour toutes les poules nées dans cette étrange cité grise que même le soleil avait abandonnée…
On ne pouvait pas dire que les poules qui habitaient Big-Poulpond étaient très heureuses. Elles y menaient, toutes sans exception, une dure vie de labeur, sans distraction, sans rire, sans mère-poule et sans soleil. La lumière y était pourtant très vive, la journée : mais c’était une lumière artificielle et blanchâtre de néon… Alors que partout ailleurs, les poules se levaient avec le soleil, les poules de Big-Poulpond, ne l’ayant jamais vu, se levaient quant à elles avec la lumière des néons. Et les néons rythmaient de drôles de journées ! Du lever au coucher, sans relâche, les poules devaient pondre dès que les néons s’éclairaient et devaient se coucher dès qu’ils s’éteignaient. Et il n’était évidemment pas question de protester pour se lever ou se coucher plus tard ! Les néons décidaient ! Elles mangeaient chaque jour la même chose : une bouillie sans goût, qui leur était distribuée. Elles n’avaient pas de terre à gratter, pas de vers de terre à y débusquer, pas d’herbe grasse et verte à déguster, pas de fruits à picorer, pour le goûter. Toute la ville était bétonnée et il n’y avait pas de fenêtre, bien sûr. La nuit, elles devaient s’entasser sur des perchoirs trop petits et n’avaient que très peu de place pour dormir. Jamais une poule n’avait d’intimité à Big-Poulpond : ce qui finissait par rendre certaines poules agressives voire même violentes ! La vie à Big-Poulpond était extrêmement stressante et difficile et en plus, il fallait pondre de gros œufs chaque jour. On sait pourtant qu’une poule stressée pond moins d’œufs mais celles de Big-Poulpond n’avaient pas d’autre choix. Parce qu’à Big-Poulpond, si on cessait de pondre, on disparaissait…
Cela venait d’ailleurs de se produire à nouveau, à une poule voisine de notre poule sans nom et sans particularité…
Un soir, alors que les néons s’étaient éteints, notre poule avait constaté que sa voisine avait changé. On se parlait peu à Big-Poulpond mais ce changement intrigua suffisamment notre poule pour qu’elle finisse par demander, à voix basse :
« Tu es nouvelle ? Tu ne dors pas ici normalement…
Cette voisine ne semblait pas très bavarde car c’est à peine si elle hocha du bec. Notre poule, insista :
– Tu sais où est partie ma voisine, celle qui était là avant toi ?
Nouveau hochement de bec.
Sur le perchoir du dessus, on se moqua :
– Tu le demandes ? Ta voisine ne pondait plus, alors…
Notre poule, soudainement animée par une curiosité inhabituelle voulut en savoir plus :
– Alors quoi ?
Deux perchoirs plus bas, on s’énervait :
– C’est pas fini de discuter là-haut ?! Les néons sont éteints, il faut dormir ! On a toute une dure journée de ponte à faire demain, alors la paix ! On ne veut pas finir comme ta voisine, justement !
Notre poule, dont la curiosité ne faisait que grandir, chuchotait maintenant à l’attention du perchoir du dessus :
– Alors quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe lorsqu’on cesse de pondre ?
C’est que, notre poule était un peu jeune et il y avait encore bien des choses qu’elle ne comprenait pas dans le fonctionnement de Big-Poulpond.
Mais le perchoir du dessus ne répondait plus non plus. Déçue et inquiète, notre poule soupira. Ce qui suscita peut-être la compassion de sa nouvelle voisine, qui daigna enfin faire autre chose que hocher son bec et l’ouvrit pour murmurer :
– Ne cesse jamais de pondre ! C’est un conseil. Sinon, comme ta voisine, tu disparaîtras…
Mais notre jeune poule ne comprenait toujours pas :
– Disparaître ? Mais enfin, on ne peut pas disparaître comme ça sans laisser de trace dans une si grande ville, c’est impossible !
Ce fut au tour de cette nouvelle voisine de soupirer devant tant de naïveté… Excédée, pressée de dormir pour assurer sa journée de ponte du lendemain, elle finit par lâcher :
– Disparaître, se faire tordre le cou, être zigouillée, déplumée, rôtie au four, dégustée dans un restaurant ou jetée aux ordures et aspergée de javel, il t’en faut bien des explications pour comprendre, toi ! Couic ! Voilà ce qui est arrivé à ta voisine ! Cesse donc d’être sotte et dors ! »
Un frisson glacial parcourut notre poule du jabot à l’ergot lorsqu’elle comprit enfin ce qui était arrivé à sa voisine…
Cette nuit-là, elle ne trouva pas le sommeil. La nuit suivante non plus, d’ailleurs.
Cette nouvelle l’avait tant terrifiée que notre poule commença à en perdre la boule.
La nuit, elle ne dormait plus. Lorsqu’elle y parvenait enfin, elle faisait de terribles cauchemars dont elle se réveillait en hurlant ce qui réveillait jusqu’à dix perchoirs au-dessus et au-dessous d’elle. La journée, elle restait cloitrée dans son pondoir afin de s’assurer de pondre et elle en oubliait de manger sa bouillie. C’est pas qu’elle fut bonne, cette bouillie, mais si elle ne se remplissait pas le jabot, il lui était impossible de pondre ! Mais ça aussi, elle l’avait oublié… D’ailleurs, elle était désormais bien trop stressée et inquiète pour pouvoir pondre un œuf…
Au bout d’une semaine sans ponte et alors qu’elle était toujours cloîtrée dans son pondoir, il se produisit ce que notre poule avait redouté le plus dans ses horribles cauchemars : on vint la chercher, elle allait disparaître…
Elle fut d’abord attrapée par une main d’homme froide et caoutchouteuse, elle fut ensuite jetée dans une cage et transportée manu militari dans une pièce qu’elle n’avait encore jamais vue à Big-Poulpond. Une pièce où des tas d’humains allaient et venaient, pressés par une maladie dont elle ignorait tout. Mais notre jeune poule, sans nom et sans particularité, avait pour l’heure une préoccupation bien plus grande que l’état de santé des humains qu’elle voyait pour la première fois : elle allait être zigouillée, on lui tordrait le cou, on la déplumerait, on la rôtirait ou on la jetterait aux ordures ! Affolée, terrifiée et enfermée, notre poule hurlait maintenant de toutes ses forces et donnait des coups de becs à se le casser sur les grilles de sa cage…
Mais personne ne faisait attention à ses hurlements et personne ne se souciait de son sort : dans la pièce, on allait et on venait sans même lui jeter un coup d’œil…
Personne ou presque. Près de la sortie, se tenait un couple de paysans différent des autres : d’abord, ils ne portaient ni blouse, ni gants en caoutchouc, ni masque étrange sur le visage. Et puis surtout, ils ne couraient pas dans tous les sens comme les autres. Non, ils attendaient.
Notre jeune poule terrifiée, afin de se calmer les nerfs et de ne plus penser ni au zigouillage, ni au déplumage, ni à la rôtissoire, décida de se concentrer sur les deux paysans et les observait. Soudain, quelqu’un s’occupa d’eux et elle vit le paysan récupérer une caisse avec deux poules plus jeunes encore qu’elle ne l’était. Des voyageuses ! Elle en avait bien entendu parler, par son ancienne voisine mais elle n’y avait pas cru : tout le monde riait de ce mythe à Big-Poulpond ! Un mythe qui prétendait que, parfois, quelques poules pouvaient échapper à la dure vie de la cité et s’en aller voyager vers d’autres poulaillers. Elles y menaient soi-disant des vies tellement plus paisibles et plus exotiques. Des vies où elles avaient la liberté de se lever et de se coucher avec le soleil, de gratter la terre pour y chercher des vers, de déguster de l’herbe fraîche à peine tondue et de pondre comme ça leur chantait !
Le couple de paysans s’apprêtait à repartir, avec leurs deux poules voyageuses qui caquetaient gaiement de plaisir, lorsque notre jeune poule, qui avait perdu la boule sous le coup de la terreur, se mit à hurler de plus belle ! Car si le mythe des voyageuses n’en était pas un, alors, à coup sûr, on lui tordrait le cou sous peu et la peur l’avait à nouveau envahie…
Près de la sortie, la paysanne, alors que son mari était en train d’installer confortablement leurs voyageuses dans une belle camionnette blanche à l’extérieur, demandait :
« Qu’a donc cette poule, dans la cage ?
Derrière un masque qui cachait le visage on répondit :
– Oh, ça ? Ce n’est rien, juste une poule retirée de la batterie. Elle pond plus, alors, on la garde pas.
La paysanne semblait contrariée :
– Ce qui signifie ?
Derrière le masque on soupira :
– Ben, qu’on va la zigouiller, pardi !
Et alors que son interlocuteur allait la planter là, elle s’écria :
– Nous l’achetons aussi ! »
Quand il s’agissait de mots comme acheter ou vendre, les humains manifestaient toujours un intérêt soudain.
Certains murmuraient même que c’était là le premier signe de l’arrivée d’un dragon au souffle destructeur. Mais cette histoire là n’intéressait personne, encore…
On lui apporta la cage, on prit, bien sûr, le billet de banque qu’elle tendait et on la salua poliment avant de retourner ramasser les œufs pour les vendre et pour acheter d’autres choses…
C’est ainsi que notre poule sans nom, à deux ailes de la rôtissoire, fit un voyage inattendu dans une belle camionnette blanche…
Elle arriva dans un petit hameau de montagne isolé du reste du monde du nom de Pouilhou.
Elle intégra un immense poulailler où picoraient joyeusement six autres poules rousses, bien dodues et à la crête fière.
Dans ce poulailler, il y avait de l’herbe, de la terre, du grain à volonté, un abri pour la nuit avec de grands perchoirs bien spacieux et surtout, il y avait du soleil ! Tout autour, il y avait de grands arbres où des familles entières de pinsons, mésanges et rouges-gorges nichaient et des bosquets de fleurs dispersés un peu partout. C’était joli et ça sentait si bon !

Contes écolos #5 bis

Afin de bien accueillir les trois nouvelles, trois des poules rousses qui vivaient là depuis plusieurs années, s’approchèrent. Narcisse, le coq de cette basse-cour, resta quant à lui dans son coin, comme toujours. Il avait mieux à faire que d’accueillir ces nouvelles dames : il lui fallait s’admirer dans le reflet d’une flaque d’eau.
Du côté des poules, il y avait de l’animation :
« Salut! Moi, c’est Punky. Ici, c’est moi la Chef, les raisins secs et les grains de tournesol, c’est prem’s. Sinon, bienvenue à vous trois. Vous verrez c’est un endroit sympa.
Les trois nouvelles observaient la Chef, surprises. Punky eut l’air de comprendre tout de suite:
– Ouais, je sais, j’ai davantage l’air d’un coq que d’une poule. Je suis balaise, c’est vrai. Et regardez-moi cette crête!
Fièrement, cette drôle de poule très directe qui ressemblait à un coq, montrait sa belle crête et ses cuisses musclées aux nouvelles venues. Une belle poule rousse s’interposa:
– Mon nom à moi c’est Poupoule. Elle, elle le sait pas encore mais la future Chef, c’est moi! Les bouts de fromages et les jeunes pousses de salade, c’est pour bibi! Sinon, bienvenue à vous trois!
Les trois nouvelles écoutaient en silence ces doyennes se présenter.
Une troisième poule prit la parole:
– Moi, c’est Cocotte. La bouffe, j’m’en fous. Ici, c’est opulence et gastronomie à tous les repas, pas la peine de se battre! Par contre, mon nom est pourri. Les péluts étaient pas inspirés quand ils m’ont ramenée. Je leur en veux grave et ils le comprennent pas! Cocotte? Cocotte?! Sérieusement? Et pourquoi pas Poupoule aussi, non?! Rien contre toi, ma vieille, mais quand même! Ils auraient pu chercher un peu, non? J’ai le bec tordu. J’aime boire à la bouteille. J’ai plein de caractéristiques très spéciales et on me file un nom débile! Non, ça, vraiment, je le digère pas…
Et cette drôle de poule, un peu aigrie, s’en allait déjà se cacher sous un abri qu’elle affectionnait tout particulièrement: à cette heure, elle y serait à l’ombre du sorbier.
Ici, Punky poursuivait la conversation:
– Excusez-là, elle est un peu sensible quand il s’agit de se présenter. Elle est un peu à cheval sur cette histoire de caractéristique. C’est que ici, nos noms ont un rapport direct avec notre particularité. Et c’est important, cela fait de nous des poules particulières, impossibles à confondre avec d’autres poules. Moi, par exemple, j’ai une belle crête de coq, alors on m’appelle Punky. Elle, c’est Poupoule pour Poupoule-au-pot… C’est que, elle aussi, elle est bien dodue et prête à passer à la casserole si les péluts le voulaient. Mais ne vous inquiétez pas! Aucun risque! Ici, ils nous vénèrent. On mange trois fois par jour, tous les jours des saveurs variées dont vous n’avez même pas idée. On dort dans un palace et, du matin au soir, on fait ce qu’on veut. Ponte ou pas, toutes les journées sont aussi merveilleuses les unes que les autres! On doit être des espèces de déesses, pour eux…
Les trois nouvelles, sidérées par tant de nouveautés et d’étrangeté, n’osèrent pas tout de suite demander qui étaient eux ?
Au lieu de quoi, l’une d’elle osa enfin:
– Et qui sont ces trois autres poules, là, derrière?
Ce coup-ci, ce fut Poupoule-au-pot qui se chargea des présentations:
– Madame Pirate, Jane et Causette. La première est arrivée ici blessée à la patte, ce qui lui a valu son nom. La seconde, c’est Jane Doe, parce que les péluts ne trouvaient rien la concernant. C’est parce qu’ils avaient pas encore vu ses œufs! Les plus gros que Poulaillhou ait jamais comptés! Enfin, Causette est une doyenne, elle aussi. Mais pas causante. Elle fait toujours bande à part comme une pauvrette, allez savoir pourquoi!
Une seconde poule chez les nouvelles, qui commençait elle aussi à se sentir plus à l’aise, finit par s’exprimer à son tour:
– D’où nous venons, les poules n’ont pas de nom et encore moins de caractéristique particulière. C’est bien malheureux…
Les doyennes, de concert, s’exclamèrent:
– C’est impossible! Nous avons toutes une singularité. Seulement, parfois, elles ne sont pas évidentes, ces petites choses qui nous distinguent des autres. Mais il suffit de chercher un peu pour trouver, à coup sûr!
Et les doyennes attendirent patiemment que les nouvelles habitantes de Pouilaillhou trouvent en elles-mêmes ce qui les distinguait des autres poules, de Big-Poulpond et d’ailleurs…
Alors que les trois poules s’examinaient attentivement, l’une d’elle finit par déclarer, triomphante :
– Je sais ! Je ne suis pas rousse comme vous toutes! Regardez! J’ai la couleur des fleurs de cet arbre, là!
Et elle désignait un acacia, qu’elle ne connaissait pas puisqu’elle en voyait un pour la première fois. Poupoule, fièrement, lança:
– J’ai entendu dire par la péluts que c’était blanc, la couleur des fleurs d’acacia.
Alors, la jeune arrivée se dressa fièrement, pour montrer qu’à Big-Poulpond aussi on savait des choses et elle demanda:
– Blanc? Comme la neige?
Les autres approuvèrent et la nouvelle lança, triomphante:
– Je m’appellerai Blanche Neige!
Cette trouvaille inspira l’une de ses compagnes de voyage qui s’observait très attentivement et qui lança:
– Je ne suis pas rousse non plus! Et je ne suis pas blanche! Qu’elle est donc cette couleur?
Poupoule, qui à nouveau allait pouvoir faire partager ses lumières aux autres, se redressa fièrement ce qui agaça profondément Punky: depuis que sa camarade avait fait un séjour à l’infirmerie chez les péluts et qu’elle avait eu la possibilité d’entendre bon nombre de discussions passionnantes, il fallait toujours qu’elle joue les érudits à la moindre occasion!
– C’est noir. Je peux même vous parler d’une princesse noire du nom de Karaba qui…
Mais Punky ne la laissa pas poursuivre:
– Karaba? C’est joli! Et elle se tourna vers la nouvelle: ça te plaît?
La nouvelle, émue de connaître sa couleur hocha la tête. Elle semblait très heureuse de ce nom exotique.
Tous les regards, désormais, se portèrent sur la dernière poule: notre poule sans nom et sans particularité qui avait échappé à la rôtissoire de peu et qui n’avait pas encore osé ouvrir le bec.
A vrai dire, elle était terrifiée par tant de nouveauté et de changement. Elle s’examinait de la tête aux pattes mais ne trouvait rien, aucune caractéristique, aucune singularité, rien. Elle se sentit si stupide de ne pas parvenir à déceler chez elle une particularité qu’elle se mit à battre des ailes et à hurler avant de bondir dans le poulailler pour se réfugier dans un pondoir…
Les autres en restèrent sur le croupion. C’est Punky qui parla la première:
– Eh bien! En voilà une qui est complètement maboule, on dirait! Ce sera donc son nom: Maboule la poule!
Et c’est ainsi que notre poule sans nom et sans caractéristique fut surnommée Maboule par ses compagnes.
Longtemps, Maboule mérita son nouveau nom.
En effet, si Blanche Neige et Karaba se firent très vite à leur nouvelle vie, ce ne fut pas le cas de Maboule qui continua à faire des cauchemars dans lesquels on lui tordait le cou, on la déplumait, on la rôtissait…
Puis le temps calma Maboule qui conserva toutefois ce nom ainsi qu’une tristesse indicible dans le cœur: nul ne le savait mais elle cherchait toujours à découvrir en elle-même une singularité sans y parvenir et elle craignait maintenant de mourir sans l’avoir jamais trouvée…
Un beau matin de printemps, alors que la Brise soufflait légèrement et que Jane venait de laisser un œuf énorme dans le pondoir d’or – celui-ci étant le plus confortable de tous, Maboule, qui tournait en rond à la recherche de sa singularité, sans trop savoir pourquoi, décida de le couver. Elle le couva de tout l’amour de mère-poule dont elle était capable…
Ce qui, au bout de trois semaines, donna naissance à un superbe poussin, robuste, vif et curieux que Poulaillhou baptisa Socrate. Ce dernier était si intelligent qu’il n’en avait jamais l’air! Il posait sans cesse des questions qui semblaient stupides mais qui faisaient toujours réfléchir celui ou celle qui en était la cible. Surtout quand on ne le voulait pas. C’est pourquoi Narcisse, le coq, fuyait Socrate comme la peste!
C’est ainsi que Maboule prit l’habitude de couver avec beaucoup d’amour les oeufs de ses copines.
Avec le temps, elle ne se contenta pas de les couver: elle décida de les éduquer un peu, par ci par là, sans en avoir l’air. Les mères-poules n’étaient pas contre, elles avaient ainsi plus de temps pour leurs bains de terre quotidiens. Quant à Maboule, elle était trop heureuse de pouvoir être utile et d’oublier un peu sa tristesse de ne pas avoir trouvé sa particularité bien à elle…
Mais ce chagrin n’était jamais bien loin et, à peine les poussins avaient-ils quitté la classe qu’elle leur faisait tous les jours, que Maboule pensait à cette particularité qu’elle ne s’était toujours pas trouvée, depuis tout ce temps.
Un jour, après une leçon sur l’art d’attraper un insecte volant sans risque, Socrate, qui était de loin le meilleur élève de Maboule, vint la trouver. Il semblait intrigué:
« Dis, Maboule, pourquoi es-tu toujours un peu triste?
Maboule, surprise d’avoir été percée à jour, réfléchit un moment avant de répondre:
– Parce que j’ai passé une partie de ma vie à chercher quelque chose que je n’ai jamais trouvé…
Socrate la scruta naïvement avant d’insister :
– Oh ! Vraiment ! Quelle tristesse… Et quelle est cette chose ?
Maboule, en soupirant, lui répondit :
– Ma singularité. Celle qui aurait fait de moi une poule différente des autres…
Socrate sembla satisfait par sa réponse et approuva. Soudain, comme happé par autre chose, il demanda:
– Est-ce Punky ou peut-être Poupoule qui donneront la classe, la saison prochaine?
Maboule sembla surprise:
– Non. Je ne crois pas. Je crois que c’est moi seulement qui donne la classe. Cela t’ennuie?
– Oh non! Je suis bien content de faire classe avec toi! »
Et il était déjà dehors, parti rejoindre ses camarades près d’une mare en laissant tout un tas de plumes jaunes derrière lui.
Et alors que Maboule ruminait – elle cherchait encore cette singularité qui lui faisait mal par son absence – la conversation qu’elle venait d’avoir avec le jeune poussin résonnaient en elle.
Et soudain, elle comprit ! Elle réalisa qu’elle était effectivement la seule poule suffisamment disponible pour éduquer les poussins des autres, trop occupées à gratter la terre et à prendre le soleil. Elle réalisa que, mieux qu’une mère-poule, elle avait pris soin de plusieurs générations de poussins à qui elle avait prodigué soins, attention et enseignements variés. Comme une grand-mère, sage et avisée, elle avait trouvé un rôle à jouer à Poulaillhou : et pas n’importe lequel ! Mais oui ! Elle était singulière, elle était Mémé Maboule !
Ce jour-là, Mémé Maboule ne ressassa pas. Ce jour-là, elle sortit fièrement après le dernier cours afin de profiter des derniers rayons de soleil avec les autres. Ce jour-là, elle gratta la terre fièrement car elle aussi était spéciale : elle était Mémé Maboule, la vieille poule qui avait perdu la boule dans le temps et qui, lorsqu’elle l’avait un peu retrouvée, l’avait naturellement utilisée pour prendre soin de tous les poussins.

Madeline reposa le crayon, satisfaite d’avoir pu parler de Maboule.
Elle ne savait pas si l’histoire de Maboule constituait une Valeur authentique. Maboule avait ruminé son mal-être très longtemps avant de découvrir sa singularité et de pouvoir transformer sa peine en amour. Et si l’Amour n’était pas une Valeur, alors Madeline voulait bien jeter ce maudit cahier au feu, elle aussi!
Madeline, tout en menaçant intérieurement le cahier des flammes de l’enfer, scrutait le point final sur la page du cahier.
Elle ferma ses paupières ridées quelques secondes, inspira profondément comme le lui avait enseigné Blondin Martinez et lorsqu’elle rouvrit enfin les yeux, le coeur palpitant d’appréhension, elle constata, heureuse, que l’histoire de Maboule n’avait pas été effacée et que deux points étaient à nouveau venus s’ajouter au point final!
Encore une autre histoire! Le cahier voulait encore une autre histoire! Et Pouilhou regorgeait d’histoires.
Madeline se réjouissait de pouvoir les faire vivre dans un cahier de Transmission authentique. Les enfants du monde entier avaient besoin d’entendre les murmures des Valeurs pour apprendre à écouter la Brise à nouveau, pour se souvenir de son existence. Sans cela, elle disparaîtrait à tout jamais et alors tous sombreraient avec elle…
C’était un monde bien sombre et désolée, en vérité.
Et Madeline, malgré les flammes de la cheminée qui rayonnaient sur son visage, en trembla d’effroi.
Elle songeait à cette bête qui rôdait et dont le souffle putride détruisait tout.
Un dragon si puissant qu’elle n’osait pas prononcer son nom. Ragnarök se chuchota-elle pour surmonter sa peur. Car, elle le savait, seule la Connaissance pouvait vaincre un démon: il suffisait de le nommer pour l’éloigner. Mais la plupart des gens étaient trop en mauvaise santé pour atteindre cette connaissance. Personne ne parvenait plus à dire son nom, alors Ragnarök poursuivait sa lente descente des cieux et son souffle putride s’installait partout. Bientôt, il ne resterait plus rien…
Madeline, absorbée par ses pensée n’entendit pas revenir son vieux mari qui pestait toujours:
« Cette fichue loupe n’est nulle part!
Oui, c’était évident, il n’avait pas trouvé la loupe…
C’est que Matinus, qui avait appris à repousser Ragnarök il y a fort longtemps, en avait gardé un caractère bien trempé et une grande rigueur: il rangeait toujours très soigneusement ses outils et ils ne pouvaient pas disparaître comme ça! C’était impossible! Bien sûr, il reconnaissait qu’il vieillissait, peut-être l’avait-il égarée, après tout?
L’impatience laissa place au doute et il se renfrogna:
– Tout de même, j’étais pourtant certain de l’avoir rangée dans mon cabanon à outil. Dans l’étagère en haut à gauche, au dessus du moulin à grain, entre les semences de pomme de terre de l’année prochaine et une caisse de vis, il y a un petit carton dans lequel je l’avais rangée. Il y avait même mon vieux couteau en bois, avec.

Contes écolos #5 ter

 

À suivre…

Contes écolos pour petits et grands #4

Gaston, le hérisson…

Contes écolos #4

Il était une fois, dans un petit hameau de montagne isolé du reste du monde du nom de Pouilhou, un hérisson que tout le monde connaissait.
Gaston était un hérisson qui avait acquis sa renommée grâce à un long voyage qu’il avait effectué, bien des années plus tôt.
Car Gaston n’avait pas toujours vécu à Pouilhou et il avait parcouru de nombreux kilomètres avant de pouvoir y vivre, heureux.
Ce qui faisait de lui un aventurier…

En effet, Gaston était né près de la cité de Foix, dans une petite bourgade située à quelques kilomètres à peine de la ville où, désormais, le souffle putride avait presque tout englouti…
Bien sûr, Gaston et sa famille, au début, s’étaient installés là, dans un grand jardin plein de bosquets de fleurs et de rosiers, parce que la Brise y soufflait à chaque printemps. Il y avait même un petit potager avec quelques salades où Gaston pouvait se régaler d’insectes dont il était friand. Les gens qui vivaient là aussi, dans une charmante maison plantée au milieu du jardin, avait accepté la présence de Gaston et de sa famille sans difficultés. Ainsi, ils avaient débuté une vie paisible à la campagne. Mais ce bonheur n’avait pas duré…
La Brise s’était faite de plus en plus rare et les salades ne poussaient plus si bien. Les temps devenaient difficiles. Mais Gaston, d’un naturel optimiste, et qui était pourvu d’une qualité inestimable – il était non-violent – décida de mobiliser les siens pour préserver leur foyer. Il fallait faire quelque chose pour la Brise, au printemps.
Bien sûr, comme tout le monde, Gaston avait entendu parler du souffle d’un dragon mais nul ne l’avait jamais vu et Gaston ne se sentait pas de taille à affronter un dragon…
C’était à cause de la pollution des voitures que la Brise avait des difficultés à se frayer un chemin, Gaston en était persuadé. C’est ainsi qu’il parvint à convaincre les siens de se lancer dans une lutte acharnée et non-violente: chaque fois qu’une voiture menacerait de polluer leur foyer, ils se dresseraient devant elle et la dissuaderaient de rouler et de salir tout partout! Ils avaient une arme redoutable: leur dos était rempli d’épines. Des épines pointues et dressées, capables de dissuader n’importe quel ennemi! C’était une chose connue de tous, la victoire était assurée…
Armés de leur courage et de leurs épines sur le dos, c’est ainsi que Gaston et les siens partirent fièrement vers l’ennemi, sûrs que leur non-violence viendrait à bout de n’importe quel assaillant, même très en colère, même très fort…
Mais les voitures, ne sont pas en colère. Elle ne sont pas tristes non plus, ou joyeuses, elles ne sont que des machines. Et les machines ne sont pas très impressionnées par les épines d’un hérisson… Quant aux conducteurs des automobiles, malheureusement, ils n’étaient pas plus impressionnés. C’est à peine s’ils les voyaient: ils étaient trop malades pour regarder au-delà des feux de signalisation et panneaux publicitaires et trop occupés à faire semblant de chercher un remède à la lente disparition de la Brise, pour ceux qui s’en souvenaient encore.
Mais Gaston ignorait que les machines ne craignent pas les épines et que les conducteurs étaient bien trop malades pour voir quoi que ce soit. Et ce fut un massacre tragique. Gaston perdit tous les siens.
Pire peut-être, il perdit Foi en sa qualité de non-violent…
Un matin triste de printemps sans Brise, alors que Gaston se recueillait dans le petit jardin où il avait enterré tous ses proches quelques semaines plus tôt, George, un rouge-gorge réputé pour sa grande sagesse, observait tristement ce jeune orphelin.
Touché par ses malheurs, il quitta la branche de Sorbier sur lequel il était perché pour se rapprocher et se posa finalement sur un rosier. Gaston, d’abord surpris et effrayé par le bruit, se mit en boule, épines dressées, prêt à parer une attaque éventuelle…
George tenta de le rassurer immédiatement:
« Inutile de dégainer tes épines, Gaston, je ne suis qu’un rouge-gorge inoffensif et je ne te veux aucun mal. Je m’appelle George.
A ces mots plutôt engageants, Gaston osa un coup d’œil et constata qu’effectivement, il s’agissait seulement d’un oiseau. Il n’avait normalement rien à craindre. Il se déplia et demanda, toujours un peu méfiant:
– Et que me veux-tu, George? D’ailleurs, comment sais-tu mon nom?
– Tout le monde connaît ton nom, à des kilomètres à la ronde, voyons! Gaston, tu as acquis une certaine renommée grâce à ta qualité de non-violent, tu ne le sais pas?
Gaston haussa les épaules tristement et soupira:
– Quelle importance, désormais? Ma Non-Violence n’a servi à rien et mon Ignorance a tué tous mes proches. Les machines n’ont que faire de mes épines, comme elles ont ignoré celles des miens…
Tout en parlant, Gaston regardait les tombes qu’il avait creusées lui-même partout dans le si joli jardin qui les avaient accueillis, jadis. George, chagriné par la peine de son jeune ami, insista:
– Oh! Je sais bien, Gaston, tu as subi de terribles pertes… Mais tu ne dois pas oublier ta qualité de non-violent, elle est précieuse. Tu dois la transmettre avant qu’elle ne soit oubliée, elle aussi. Engloutie par le souffle…
Gaston s’anima soudain:
– La transmettre? Mais à qui? Personne n’en veut, de ma qualité de non-violent. Les voitures ne causent pas et les gens qui les conduisent ne me voient même plus tant ils souffrent d’un mal étrange… »
George comprenait. C’est que, lui aussi avait été chassé de son foyer: là où il était né, la Brise ne venait déjà plus, au printemps, depuis longtemps. Les arbres avaient cessé de faire des fruits pour finalement mourir. L’air était devenu suffocant et il n’y avait plus rien pour se nourrir ou pour nicher. Mais George, lui aussi, possédait deux qualités qui l’avaient tiré d’affaire : il volait aussi loin qu’il le souhaitait et il pouvait aussi chanter, pour oublier que le monde allait être englouti par un souffle lourd et chaud où rien ne pouvait survivre… D’ailleurs, une légende prétendait que l’arrière-arrière-arrière grand père de George, par la perfection de son chant, avait rendu fou un compositeur qui chercha à l’imiter toute sa vie, en vain. Mais plusieurs décennies après, c’était le désespoir qui rendait la mélodie de George si puissante.
Et alors qu’il observait Gaston, il songea en lui-même que ce dernier avait tristement raison: la qualité de non-violent du jeune hérisson ne pouvait pas lutter contre tous ces engins à moteur qui vrombissaient sans cesse, augmentant l’épaisseur du souffle qui s’en nourrissait avidement: fumées de pots d’échappement, vapeurs d’huile ou d’essence : tout lui allait tant son appétit grandissait à vue d’œil… C’était terrifiant et George en frissonna d’effroi. Comme c’était un vieux rouge-gorge sage et qu’il prenait toujours le temps de réfléchir avant de parler, il s’absorba de longues minutes dans ses réflexions.
Soudain, il s’anima à nouveau:
– Gaston, j’ai une idée!
Le jeune hérisson, attentif, attendit que l’oiseau s’explique, ce qu’il fit presque en chantant:
– Tu es non-violent, c’est là ta grande Valeur et tu dois la faire connaître, c’est ton destin. Et puisque les gens d’ici qui conduisent les automobiles n’entendent rien, tu dois partir!
Gaston tressauta:
– Partir? Mais pour aller où? Je ne connais que cette maison et son jardin, j’y suis né…
– Je connais un endroit! Un endroit parfait où la Brise souffle à chaque printemps… Un endroit si joli et qui saura t’accueillir comme il se doit, je m’en porte garant. C’est un charmant petit hameau de montagne, isolé du reste du monde, du nom de Pouilhou…
Gaston, ahuri, n’en croyait pas ses épines! Il demanda:
– Vraiment? Est-ce loin?
George, emporté par l’enthousiasme, s’exprimait désormais en gazouillant:
– A vol d’oiseau? Quelques minutes seulement!
Gaston, à ces mots, s’assombrit à nouveau:
– Je ne suis pas un oiseau, George. Je ne peux pas voler et rejoindre ce bel endroit en si peu de temps. C’est un voyage qui n’est pas fait pour moi, on dirait. C’est bien dommage…
Alors que le jeune hérisson, plus triste que jamais, s’apprêtait à s’en aller, George le retint:
– Pas si vite, Gaston! Tu ne peux pas voler, c’est vrai, mais ce voyage reste à ta portée. Il y a bien une route, qui dessert l’endroit dont je te parle, mais elle est exclue, à cause des voitures. Il existe toutefois une autre possibilité: si tu suis, par la terre, le chemin que j’emprunte par le ciel, alors tu pourras t’y rendre sans craindre de croiser un seul automobiliste!
Gaston, à nouveau, fut gagné par l’enthousiasme de George:
– Vraiment? Et tu me montrerais le chemin?
George, gazouillant plus fort encore, lâcha avant de s’envoler:
– Inutile! Tu croiseras des tas de gens qui te guideront, dis leur que c’est George qui t’envoie! »
Gaston voulait demander à son ami si ce voyage comportait d’autres dangers mais il n’en eut pas le temps.
C’est ainsi que le lendemain, à la première heure et alors que le soleil pointait à peine à l’est de la montagne, Gaston se mit en route pour Pouilhou, son balluchon et ses épines sur le dos.
George lui avait indiqué la direction à suivre, il prétendait que sa qualité de non-violent ferait le reste ce dont Gaston doutait très fort, depuis la tragique bataille qui avait emporté tous les siens…
Alors qu’il progressait lentement à travers un champ de pâturages où paissaient une trentaine de chèvres, Gaston fit sa première rencontre inattendue:

Contes écolos #3 bis

« Salut! Je suis Arnaud, je suis un chevreau. Et toi, t’es qui?
Gaston, surpris et effrayé, se mit en boule sans répondre. Arnaud, qui était un chevreau très curieux, avança son nez pour renifler l’étrange créature qui ne bougeait plus et ne lui avait même pas répondu. Au contact de ses épines, il recula:
– Aie! Mais tu piques! Pourquoi me piques-tu ainsi? Je voulais seulement faire connaissance!
Le chevreau semblait vexé, c’est qu’il ne passait pas grand monde au milieu de son champ de pâturages.
Gaston, désormais rassuré et bien embarrassé aussi, se déplia lentement avant de répondre:
– Je te demande pardon, je ne voulais pas te faire de mal. C’est que, jusqu’à présent, je n’ai croisé personne sur ma route, tu es le premier. Je n’ai pas l’habitude…
Et comme le chevreau ne répondait pas, il ajouta:
– Mes épines sont bien inoffensives, en réalité, tu sais. Elles me servent surtout à me défendre, jamais pour attaquer le premier. Et comme je n’ai jamais rencontré de chevreau avant toi, je me suis un peu méfié, au début. Je suis un hérisson, je m’appelle Gaston et je suis non-violent!
Arnaud, qui n’était pas très rancunier, toisa une dernière fois le jeune hérisson avant de dire:
– ça va pour cette fois, Gaston. C’est vrai, tu n’as pas l’air très violent… Ce que c’est pratique, pour te défendre, tes épines!
Gaston fut touché:
– Vraiment? Tu trouves?
– Ah ça oui! Pour sûr! Tu n’as pas à craindre qui que ce soit. Moi, je dois vivre derrière cet enclos pour être à l’abri de Gaspard et sa famille. Parfois, ça me rend triste et je voudrais bien partir en voyage, avec un balluchon sur le dos, comme toi Gaston! Mais je n’ai pas d’épines non-violentes, je ne peux pas.
Gaston, très ému par le fait que quelqu’un donne de l’importance à sa qualité de non-violent n’osa pas détromper son nouvel ami et lui parler des voitures qui ne craignent pas les épines et des automobilistes malades. Au lieu de quoi, il prit gentiment congé, car il avait un long voyage à effectuer encore:
– Je dois y aller, ma route est encore longue. J’espère être sur le bon chemin… George m’a dit de longer la rivière et qu’elle me conduirait directement à Pouilhou…
– George? C’est George qui t’envoie? Fallait le dire! George est un ami! Il possède un chant légendaire, le sais-tu? Il y a fort longtemps, un homme en perdit la raison à force d’essayer de l’imiter, en vain. Il chante pour nous chaque année, au printemps, avant de parcourir d’autres horizons qui me sont étrangers…
A nouveau, Arnaud sembla triste mais bien vite, il se ressaisit car son nouvel ami Gaston avait besoin d’aide:
– Tu es sur le bon chemin, Gaston! La rivière est tout près, continue par là! »
Le jeune chevreau avait indiqué une direction à Gaston qui se remit en route, son balluchon et ses épines sur le dos.
Il marchait depuis maintenant plusieurs heures, il était fatigué et se sentait un peu perdu si loin de son jardin où il avait grandi.
Soudain, un bruit venu de derrière alerta Gaston qui se roula immédiatement en boule, juste au moment où une mâchoire se refermait… sur ses épines!
« Aïe! Mais ça pique! »
Blondin Martinez Junior troisième du nom, un chien de berger qui s’était converti en infirmier psychiatrique puis en inspecteur de police, et qui enquêtait sur la disparition d’une poule, recula de quelques pattes. Les épines de cet individu étrange dont il ignorait l’identité avait légèrement meurtri ses gencives. Bien sûr, il ne voulait aucun mal à l’individu en question. Il voulait seulement jouer un peu, pour se distraire de son enquête épineuse qui piétinait. Mais Blondin jouait à des jeux de dents et il avait effrayé Gaston. En matière d’épines, il venait d’être servi! L’inspecteur chien gémissait:
« Bon dieu, ça pique! J’ai mal!
Gaston, toujours en boule, eut soudain des remords:
– Je suis désolé! Je ne voulais blesser personne. C’est que, je m’appelle Gaston et je suis un hérisson non-violent mais tes mâchoires sont bien grandes et j’ai eu si peur…
Réalisant la chose, se fut au tour de l’inspecteur Blondin de présenter ses excuses:
– Oui, c’est vrai, mes jeux de dents ne plaisent pas à tout le monde, j’ai tendance à l’oublier. Je suis désolé moi aussi. Nous sommes quittes! Je suis l’inspecteur Blondin Martinez Junior troisième du nom et j’enquête sur la disparition d’une poule. Je voulais juste me détendre un peu, mon enquête est au point mort…
Gaston, tout à fait rassuré maintenant, se déplia entièrement et demanda:
– Je vais à Pouilhou où George prétend que ma qualité de non-violent sera appréciée. Moi, je ne sais pas trop…
– Ce bon vieux George! Tu as devant toi l’inspecteur chef de Pouilhou, petit! Et George a raison: nous apprécions les qualités comme la tienne, chez nous autres! Tu es sur le bon chemin, continue par là, moi je ne peux pas t’escorter: je dois poursuivre mon enquête. »
C’est ainsi que Gaston se remit en route, plus confiant que jamais. D’abord son ami le chevreau et maintenant l’inspecteur chef en personne de Pouilhou: ils appréciaient sa qualité, George avait eu raison!
Le soir tombait lentement et Gaston était si fatigué. D’après les indications de l’inspecteur Blondin, il devrait atteindre le hameau avant la nuit noire et ses dangers.
Soudain, à quelques mètres de lui, Gaston entendit qu’on se disputait. Il s’approcha lentement et lorsqu’il fut assez près pour entendre ce qu’il se disait, il se roula en boule.

Contes écolos # 4 Quatro

Gaspard le renard et son oncle Léonard se disputaient quelque chose. Gaston osa jeter un œil entre ses épines et constata qu’il s’agissait d’une poule! Probablement celle qui faisait l’objet de l’enquête de l’inspecteur Blondin Martinez Junior troisième du nom! ça alors! Quelle coïncidence! Les deux renards se disputaient toujours: pour savoir qui avait le droit de manger les meilleurs morceaux de la malheureuse. Maboule, une poule rousse qui n’avait pas toute sa tête, attendait tristement que les deux renards décident de son sort fatal…
Gaston eut alors une idée et se lança, sans trop réfléchir:
« Bonjour! Je m’appelle Gaston et je suis un hérisson non-violent. Je vais à Pouilhou et je vous demande de relâcher cette poule et de la laisser partir avec moi…
Les deux compères, d’abord surpris, furent ensuite secoués par de grands éclats de rire sonores! C’est Léonard qui parla le premier:
– Oh! Vraiment? Tu vas à Pouilhou et tu veux que nous te laissions t’y rendre avec NOTRE poule? Et comment comptes-tu t’y prendre, petite créature fragile et sans défense, par la force peut-être?
Et les deux renards s’esclaffèrent plus fort encore.
Gaston, toujours en boule, ne se laissa pas intimider:
– Je n’use jamais de la force, je viens de vous le dire. Je vous demande de relâcher cette poule et de nous laisser partir, sans quoi j’en avertirai l’inspecteur Blondin Martinez! Parfaitement!
Les deux renards, qui avaient sursauté en entendant le nom de l’inspecteur chien, s’observèrent.
C’est alors que, soudainement, Gaspard se jeta sur Gaston: toutes dents dehors…
« Aïe! Mais ça pique! »
Léonard observa les gencives en sang de son compère et grimaça. Ils ne se risqueraient plus à tenter une attaque. Ce hérisson non-violent avait là des épines bien efficaces, il fallait le reconnaître. Et comme ils ne voulaient pas non plus se retrouver avec l’inspecteur chien sur le dos, ils capitulèrent…
C’est ainsi que Gaston put se remettre en route pour Pouilhou, suivi par Maboule la poule, sauve et reconnaissante de pouvoir rentrer chez elle.
L’évènement n’avait pas échappé à Sophie, une pie à la langue bien pendue, qui les devança de quelques battements d’ailes et qui s’en alla répandre la bonne nouvelle partout: Maboule, la poule, avait été retrouvée et sauvée des renards par un jeune hérisson non-violent qui cherchait un endroit où vivre pour échapper au souffle.
Lorsque Gaston et Maboule arrivèrent enfin et alors que la nuit tombait, ils furent accueillis par des cris de joie et des applaudissements:
« Vive Gaston, le hérisson non-violent, qui a sauvé Maboule! »
Depuis lors, Gaston vit heureux à Pouilhou où sa non-violence est respectée par tous, surtout l’inspecteur Blondin Martinez pour lequel elle se trouve être très utile: lors de ses enquêtes… épineuses!

Matinus reposa son crayon et déposa le cahier ouvert devant lui sur la table.
Madeline, qui s’était levée pour préparer un pain d’épices, se rapprocha de son vieux mari :
– Tu as terminé ?
Matinus fit claquer sa langue sur son palais :
– Ma foi, oui ! Il n’y a plus qu’à attendre le verdict de ce cahier…
D’ailleurs, c’était ce qu’ils faisaient: l’histoire de Gaston était finie et ils scrutaient désormais tous les deux le point final de cette histoire.
Au bout de quelques minutes et alors que le cahier n’avait pas effacé l’histoire de Gaston le hérisson, il se produisit la même chose étrange que pour l’histoire d’Ignace…
Et Madeline, dont les yeux souriaient, ne parut pas surprise lorsque le cahier ajouta à nouveau deux points au point final de Matinus ! Ce dernier, lorsqu’il s’en aperçut lui aussi, s’écria :
– Eh bien ! On dirait que ce cahier en veut encore, de nos histoires, ma vieille Madeline !
– On dirait bien, oui…
– Tout de même, c’est curieux. La notice stipule bien qu’il faut transmettre une Valeur – et une seule ! – à son enfant…
Madeline lisait à nouveau la notice. Elle opinait du chef :
– Oui, c’est écrit là: un cahier de Transmission possède une volonté propre et un esprit clairvoyant. Le parent doit s’en remettre à sa décision, il ne sert à rien de réécrire la même fausse valeur de différentes façons ou, pire encore, avec un stylo indélébile… Si la Valeur proposée n’est pas authentique, elle sera systématiquement effacée. Dans le cas contraire, elle pourra être transmise par le parent à son enfant.
– Regarde s’il y a une clause pour les cas particuliers.
Madeline se pencha plus près sur le cahier pour voir si quelque chose pouvait s’y trouver : peut-être était-ce écrit en caractères plus petits? Peut-être cela les éclairerait-il sur la volonté de ce cahier bien mystérieux?…
Soudain, Madeline sursauta:
– Mais oui! Il y a bien quelque chose! Quelque chose qui vient de s’ajouter sous mes yeux, là, à l’instant!
Matinus s’anima:
– Eh bien! qu’est-ce que ça raconte?
Sa vieille épouse, tout en s’approchant plus près encore de la page du cahier, soupira:
– C’est écrit si petit que je ne peux pas lire!
Matinus, comme souvent et avec beaucoup d’affection, se moqua:
– Mets donc tes lunettes, vieille étourdie!
Et Madeline rétorqua:
– J’ai déjà mes lunettes, vieil imbécile!
Effectivement, les lunettes usées de Madeline se trouvaient bien sur son nez.
– Et tu n’y vois pas assez bien?!
– C’est écrit tout petit, je te dis!
Matinus s’approcha de sa femme et constata qu’en effet, tout au bas de la notice, une inscription avait été ajoutée, mais qu’elle était écrite en si petits caractères que les deux vieillards ne pouvaient pas la lire. Il maugréa quelque chose à l’encontre de ce satané cahier qui lui donnait bien du tracas, avant de bondir de sa chaise:
– La loupe! Je vais chercher la loupe!
Madeline approuvait silencieusement. Elle ajouta :
– Fais donc, cherche cette loupe. Pendant ce temps, je vais raconter une nouvelle histoire…
– Une nouvelle histoire, mais laquelle ?
Madeline, en souriant, lâcha :
– Celle de Maboule, pardi !
Et Matinus comprit de quoi il s’agissait.
– Tu as raison ! De toute façon, si le cahier a rajouté ses maudits points de suspension c’est qu’il en veut encore, de nos histoires ! Raconte donc celle de Maboule, je vais chercher la loupe ! Tout de même, il faut que l’on sache ce que ce cahier attend de nous !

Contes écolos #4 cink

Contes écolos pour petits et grands #3

Ignace, la limace…

Contes écolos #3

Il était une fois, dans un petit hameau de montagne isolé du reste du monde, une limace qui s’appelait Ignace.
Ignace était laid : il avait un corps mou et gluant comme un crachat. Lorsqu’il marpait (cela signifie qu’il rampait pour marcher car il n’avait pas de jambes!), il laissait d’horribles traces poisseuses derrière lui et il avait la peau brunâtre comme la crotte d’un chien ! Pire que ça : il mangeait les crottes des chiens! et toutes les autres aussi, d’ailleurs! Beurk, quelle haleine…
En plus de tout ça, ce pauvre Ignace vivait un peu à l’envers du monde : quand le soleil se levait et se mettait à chauffer la terre, Ignace se cachait.
Parce qu’Ignace ne supportait pas très bien les rayons directs du soleil et qu’ils lui brûlaient la peau.
Il lui fallait alors trouver un endroit un peu humide et à l’abri : sous une pierre, sous un tapis de feuilles mortes ou parfois même dans un trou.
Pendant que la journée s’écoulait joyeusement, Ignace restait cloîtré dans son abri et ne pouvait participer à aucun jeu.
Pourtant, il en avait envie parce que le brouhaha de la vie arrivait jusqu’à lui, même bien caché.
Il les entendait les cris de joie, les rires, les chansons.
Oui, tout le monde pouvait le voir et l’entendre : les journées à Pouilhou étaient toujours une fête.
Dès le lever du soleil, les premières notes de musique étaient perceptibles : rouges-gorges, merles, mésanges, pinsons – et tant d’autres espèces d’oiseaux encore ! – donnaient le la général.
Les feuilles des arbres, les branches et la rivière accompagnaient les chants des oiseaux et marquaient le tempo.

Conte écolos #3 bis

Si le vent soufflait et qu’il avait plu, c’était un tempo dynamique : les feuilles des arbres et leurs branches, que le vent bousculait dans tous les sens, chantaient plus fort et la rivière, gonflée par les pluies, grondait et tambourinait sur les cailloux.
S’il n’y avait qu’une légère brise et que le soleil brillait, le tempo se faisait plus tendre : les feuilles des arbres et leurs branches murmuraient doucement quelques notes et la rivière chuchotait.
Tout ce beau monde était rodé et chaque matin, l’orchestre répétait son répertoire avec une harmonie et une précision parfaites.
C’était un orchestre réputé dans le monde entier!
Par dessus cette symphonie musicale quotidienne, certains animaux rajoutaient leur voix, afin de participer à la chanson :
Blondin, le chien de berger, aboyait joyeusement les jours de soleil et hurlait tristement les jours de grand vent et de pluie ; la bande des chatsmarades – une joyeuse équipe constituée de sept chats, pas tous très fréquentables – lançait des miaulements rauques les jours de pluie et suaves les jours de beau temps ; Merteuil, une vieille femelle écureuil veuve depuis plus de dix ans, apportait sa note en secouant quelques branches plus fortement ici et là ; Maltuse, la jeune buse – qui était aussi un prédateur redoutable – glatissait avec joie pour participer, elle aussi.
Tout le monde s’y mettait.
Tout le monde, sauf Ignace.
Ignace, pourtant, aurait adoré participer à cet orchestre si réputé. Mais, malheureusement, même lorsqu’il le pouvait – c’est à dire les jours de pluie – il avait toutes les peines du monde à se faire accepter par les autres…
Ignace n’était pas très aimé.
D’abord parce qu’il était laid et gluant avec une haleine de caca, personne n’osait l’approcher.
Ensuite, il n’avait malheureusement aucun cri à ajouter à la chanson…
Ignace n’avait pas de cordes vocales, il ne pouvait ni parler, ni crier, ni chanter.
Ignace était désespérément muet : pas d’aboiement, pas de miaulement, pas de jacassement, pas même l’ombre d’un minuscule piaillement à ajouter à l’orchestre général.
Et il n’était pas non plus assez fort pour secouer une branche.
Seuls les brins d’herbe réagissaient à son passage et ce bruit-là n’était pas assez élevé pour atteindre les décibels des autres.
Les seules personnes avec qui Ignace aurait pu nouer des liens d’amitié était le couple de paysans chez qui il vivait et leurs poules…
Mais les premiers n’appréciaient pas beaucoup Ignace : ils lui reprochaient de faire des dégâts dans leur potager et les secondes l’aimaient un peu trop… Pour le goûter ou le petit déjeuner ! Les poules étaient voraces et très friandes de limaces ! Il est donc évident qu’Ignace les évitait soigneusement…
On aurait pu croire qu’Ignace menait une bien triste vie, si seul, si peu aimé, sans voix et d’une lenteur inimaginable !
Oui, parce que cela n’a pas encore été précisé mais en plus de tout le reste, Ignace était tragiquement lent à se déplacer…
S’il décidait, par exemple, de déjeuner d’une belle salade qu’il « empruntait » au couple chez qui il s’était installé, Ignace devait prévoir un trajet de plusieurs heures pour effectuer les quelques mètres qui l’en séparaient.
Alors, le plus souvent, il se mettait en route en fin de journée, quand le soleil commençait à se cacher à l’ouest, derrière la montagne, car il lui faudrait bien toute la soirée, voire une partie de la nuit, pour atteindre son festin…
Mais ce long trajet n’était malheureusement pas le seul obstacle à son repas préféré : Ignace était régulièrement renvoyé d’où il était venu ! En effet, lorsque Matinus, le paysan de Pouilhou, apercevait Ignace se dirigeant vers ses salades, il l’attrapait et le renvoyait à des dizaines de mètres de sa destination !
C’était décidément une bien triste vie, pouvait-on penser…
Pourtant, Ignace aimait beaucoup sa vie.
Parce qu’Ignace avait quelque chose de précieux : un objectif…
Il voulait atteindre le champ d’orties, près de la propriété de Matinus.
Il savait que cette destination satisferait tout le monde : personne ne lui reprocherait de déguster des jeunes pousses d’orties, ça il l’avait bien compris, et ainsi il n’aurait plus à subir les lancés de Matinus qui le renvoyait toujours si loin et qui l’obligeait à parcourir des dizaines de mètres, la nuit, pour revenir chez lui…
Bien sûr, on pourrait se dire qu’Ignace n’avait qu’à aller s’installer ailleurs. Mais, voyez-vous, Ignace aimait Pouilhou.
C’était chez lui. Son père avait vécu à Pouilhou, son grand-père également et pour rien au monde il n’en aurait déménagé !
Le champ d’orties était la solution idéale pour tout le monde et Ignace poursuivait ce but avec force et détermination. C’est que, Ignace, malgré toutes ses difficultés, possédait une vertu extraordinaire : la persévérance…
Chaque jour, il se mettait en route vers le champ d’orties. Seulement, pour l’atteindre, il lui fallait traverser le potager de Matinus. Et chaque jour, Matinus surveillait étroitement son potager avec la ferme intention de protéger ses salades.
Bien sûr, s’il avait su quel était l’objectif d’Ignace, il aurait pu l’aider à atteindre le champ d’orties : parce que cela ne le dérangeait pas qu’Ignace festoie avec des jeunes pousses d’orties, au contraire ! Cela aurait épargné ses salades ! Seulement, malheureusement, Ignace n’était pas pourvu de cordes vocales et ne pouvait pas s’expliquer.
Il ne pouvait que compter sur sa persévérance et c’est ainsi que chaque jour, il entamait le même périple…
Ce jour-là, comme d’habitude, il se décida à sortir de son abri en fin de journée, alors que le soleil entamait sa lente descente derrière la montagne, à l’ouest…
Il lança son vieux corps tout mou sur un chemin maintes fois empruntés et commença la traversée d’un parterre de fleurs joliment disposé : des iris majestueux se dressaient entre des bosquets de jonquilles sauvages et de capucines, un magnifique hortensia trônait au milieu et d’énormes potirons encerclaient le tout. Matinus était un paysan spécial : il n’utilisait aucun engin, ne plantait pas ses légumes en rangs d’oignons mais, au contraire, il mélangeait tout le monde. C’était une sorte de méliculteur. C’est ainsi que d’énormes citrouilles avaient trouvé leur place près des iris, des jonquilles, des capucines et de l’hortensia. Ignace ne toucha à rien, il se réservait pour sa destination : le champ de jeunes pousses d’orties.
Il fit alors sa première rencontre de la journée : Isabelle.
Isabelle était une jolie coccinelle très coquette. Elle portait toujours une belle robe rouge à pois noirs et dégustait en cette fin de journée des pucerons qui avaient élu domicile sur les feuilles tendres des capucines. Isabelle, lorsqu’elle aperçut enfin Ignace qui traînait son long corps mou comme un crachat et brun comme une crotte de chien, dissimula son dégoût et ce afin de se montrer aussi polie que ce qu’elle était jolie :
« Bonjour Ignace, lança-t-elle.
Ignace lui rendit sa politesse en agitant ses antennes dressées sur sa tête. Il avait élaboré un langage très varié grâce à ces dernières : une langue des signes qui lui permettait de discuter pour peu que quelqu’un prenne la peine de s’arrêter à sa hauteur et de décoder ses signaux. Plutôt d’humeur guillerette, Isabelle s’empressa de demander, plus pour parfaire sa réputation d’insecte agréable et à l’écoute que par réel souci de la réponse qu’elle connaissait déjà :
– Tu entames ton voyage vers le champ de jeunes pousses d’orties, comme tous les jours ? »
Ignace, avec ses antennes, acquiesça. Isabelle approuva et lui souhaita bonne chance même si au fond d’elle-même, elle pensait qu’Ignace n’atteindrait jamais sa destination et que le lendemain ils auraient la même discussion. Malgré tout, Ignace apprécia ces encouragements et continua son chemin. Au bout d’un certain temps, alors qu’il n’avait parcouru que quelques mètres et qu’il venait à peine de dépasser le parterre de fleurs et de citrouilles, il rencontra Balthazar. Ce dernier avait passé la majeure partie de sa journée à se faire griller la carcasse au soleil et celui-ci déclinant, il s’apprêtait à rentrer chez lui. Balthazar était un lézard à la peau dure comme celle d’un serpent et au sang aussi froid que l’eau de la source. C’est pourquoi il passait sa journée à se réchauffer au soleil. Balthazar était aussi un sacré farceur. Il aimait bien plaisanter, c’est pourquoi, lorsqu’il aperçut Ignace, il s’empressa d’aller à sa rencontre :
« Salut, Ignace ! Toujours à la poursuite de ton objectif à ce que je vois, tu ne renonces donc jamais ?
Ignace agita ses antennes en guise de réponse. Balthazar, trop heureux d’avoir quelqu’un sous la main pour affiner ses techniques de farce, en profita pour l’enguirlander un peu :
– Je ne voudrais pas t’affoler, mais sais-tu que ton champ de jeunes pousses d’orties a disparu ? Matinus l’a entièrement désherbé ce matin !
Ignace en fut stupéfait. Il jeta un coup d’œil devant lui mais en vain : il était trop loin du champ de jeunes pousses d’orties et ne pouvait pas vérifier cette information… En effet, une butte de salades, d’épinards et de haricots, plantés par Matinus, lui bouchait la vue. Un chagrin immense le submergea alors… Balthazar, qui avait aussi un cœur sensible malgré son humour douteux, s’en aperçut et s’empressa de rajouter :
– Je plaisante Ignace ! Il faut bien plaisanter un peu, non ? La vie serait monotone sinon…
Le soulagement d’Ignace fut tel que Balthazar eut quelques remords. Il tâcha de se rattraper un peu :
– Tout de même, Ignace, tu fais preuve d’une telle persévérance. Crois-tu vraiment qu’elle payera un jour et que tu pourras enfin atteindre ton champ d’orties ?
Ignace n’en doutait pas et il le lui fit savoir, d’une brève agitation de ses antennes. Balthazar approuva cette détermination et salua enfin Ignace :
– Bon courage, Ignace et bonne soirée ! J’espère ne pas te croiser ici demain ! »
Ignace, plus que tout au monde, l’espérait aussi : cela aurait signifié qu’il avait enfin atteint son objectif.
Le soleil était presque entièrement caché derrière la montagne désormais et Ignace n’avait que peu progressé : il venait à peine d’atteindre la butte de salades, haricots et épinards de Matinus. Il fut tenté par une belle laitue verte et craquante mais s’abstint et continua sa lente progression. Tout à coup, venu du dessus, il entendit un rire. Solange, une magnifique mésange au plumage coloré de bleu, le toisait du haut d’une branche d’arbre :
« Encore toi, Ignace ? Tu ne renonces donc jamais ? Tu m’amuses beaucoup, tu sais, avec ton obstination à essayer d’atteindre le champ de jeunes pousses d’orties ! Tu n’y arriveras jamais, voyons ! Bien sûr, je pourrais mettre un terme à ta vaine quête d’un coup de bec mais je sais que d’ici peu, Matinus va sortir inspecter ses salades et je ne raterais ça pour rien au monde : il te lancera, comme chaque jour, et te renverra à la case départ ! J’en ris déjà ! À demain, pauvre et ridicule Ignace ! »
D’un battement d’ailes, Solange avait gagné une autre branche, plus haut : Matinus venait de sortir de chez lui et s’apprêtait à gagner son potager pour son inspection vespérale…
Ignace essayait d’accélérer ses mouvements : en vain. Son corps était trop gros et trop mou et en l’absence de pattes, il lui était difficile d’aller plus vite.
Soudain, il l’entendit : une vibration dans le sol annonçait l’arrivée de Matinus. Par malchance, rien ne pouvait le dissimuler à la vue du paysan qui approchait dangereusement…
Tout à coup, il le vit et s’écria :
« Encore toi ! Mais enfin, je ne vais tout de même pas devoir te sortir de mon potager chaque jour, si ?
Ignace qui aurait aimé pouvoir lui répondre, agita ses antennes dans une tentative pour s’expliquer. Il aurait voulu lui dire qu’il ne touchait plus à ses salades depuis longtemps maintenant, car il avait un objectif qui aurait satisfait tout le monde mais malheureusement, Matinus fut sourd aux mouvements désespérés de ses petites antennes. Il se baissa et attrapa Ignace. Il s’apprêtait à le renvoyer d’où il venait lorsqu’il suspendit son geste et l’observa attentivement :
– Quelle persévérance, tout de même… Chaque jour, je te renvoie d’où tu viens et chaque fois je te retrouve ici. Je ne peux pas te laisser manger mes salades, il faut me comprendre.
Matinus regarda autour de lui et, pour la première fois, il réalisa qu’il renvoyait toujours Ignace dans un bosquet de ronces où il n’avait probablement rien à manger. Car, s’il devait protéger ses salades, il était aussi conscient des besoins alimentaires d’Ignace…
– Je sais bien qu’il te faut te nourrir aussi mais je ne peux pas te laisser manger mes salades ! C’est impossible ! Tout de même, une telle persévérance…
Matinus, Ignace coincé dans la paume de sa main, continuait à regarder tout autour de lui. Plus bas, il aperçut les orties, celles qu’il avait épargnées et qu’il ne désherbait pas afin que les bêtes puissent se nourrir sans toucher à ses plantes… C’est alors qu’une idée lui vint :
– Peut-être te contenterais-tu de jeunes pousses d’orties, toi aussi ? On pourrait essayer ! Tu es si persévérant dans ta quête de nourriture, peut-être puis-je t’aider un peu tout en préservant mes salades… »
L’idée lui parut bonne et alors qu’il s’apprêtait à lancer Ignace dans le champ de jeunes pousses d’orties, il sentit les antennes de la limace lui chatouiller la main : bien sûr, il ne comprit pas qu’Ignace tentait de l’encourager à aller au bout de cette nouvelle idée. Ce qu’il fit quand même : d’un mouvement habile et vif, il propulsa Ignace dans les orties !
Depuis ce jour, Ignace vit heureux dans son champ de jeunes pousses d’orties : il s’en régale chaque jour, se réfugie sous les plus hautes pousses les heures de grand soleil et surtout, il ne craint plus d’être renvoyé dans les ronces par Matinus. Ce dernier voit ses salades pousser chaque jour et se félicite d’avoir su comprendre les besoins d’une limace muette… Plus personne, à Pouilhou, n’ose désormais se moquer d’Ignace et de sa persévérance car ils sont tous bien forcés de constater qu’elle a payé… Même Solange a cessé de se moquer de lui. Parfois, elle entonne un chant dans lequel elle loue cette Valeur si rare et celui qui a su, à Pouilhou, la leur insuffler à tous en leur montrant l’exemple…
Matinus, épuisé d’avoir tant écrit, apposa un point final à l’histoire d’Ignace la limace. Les deux vieux époux s’observèrent quelques secondes, retenant leur souffle. Ils n’oubliaient pas que le cahier avait le pouvoir de tout effacer. Ecrire pour tous les enfants ne convenait peut-être pas. Ou bien l’histoire d’Ignace et de sa Valeur n’était-elle pas la bonne? Peut-être aussi qu’ils ne savaient pas très bien raconter les histoires pour transmettre une Valeur?
Toutes ces questions agitaient la cervelle des deux vieillards qui trouvaient le suspense insoutenable.
C’est Madeline qui osa la première: elle arracha le cahier des mains de son mari et regarda la dernière page sur laquelle Matinus avait écrit. Elle s’exclama:
« Matinus! C’est formidable! Le cahier n’a rien effacé!
Matinus, qui n’était pas très enclin, comme sa femme, à manifester sa joie de façon ostentatoire, se contenta d’hocher la tête. Mais il ne fallait pas se fier aux apparences : intérieurement, il exultait. Madeline, qui connaissait bien son époux, sut en un coup d’œil combien il était heureux de pouvoir transmettre une Valeur à tous les enfants. Et la persévérance n’était pas n’importe quelle valeur ! Elle leur avait été essentielle dans leur vie, à Pouilhou…
C’est qu’ils avaient mené une existence un peu spéciale, en ces lieux. Les difficultés avaient été nombreuses. Il faut dire aussi que Matinus était un homme très très spécial. D’abord, son esprit n’était pas malade comme celui des autres. Matinus n’avaient jamais su faire semblant. Ensuite, Matinus avait entendu les murmures concernant le souffle du dragon et il les avait pris, lui, très au sérieux. Certaines rumeurs disaient même qu’il l’avait vu, il y a fort longtemps dans son enfance, et que, depuis, il avait décidé de s’installer là, à Pouilhou, pour cultiver les choses oubliées et protéger les lieux de la venue d’un souffle destructeur… La persévérance d’Ignace avait été un encouragement et un exemple nécessaires pour ces deux paysans qui essayaient de faire avec leurs mains tout ce qui était nécessaire à leur vie.
Soudain, Madeline se figea.
Matinus, qui observait aussi sa femme du coin de l’œil, heureux de voir que la Valeur qu’ils avaient choisie de transmettre à tous ces enfants qui n’étaient pas les leurs avait été acceptée par le cahier de Transmission et heureux de voir que cela avait illuminé son visage tout ridé de joie, remarqua ce changement inattendu et s’en inquiéta :
– Que se passe-t-il, ma vieille Madeline? Quelque chose ne va pas?
Madeline regardait toujours le cahier, interloquée. Matinus insista :
– Eh bien, qu’est-ce qu’il y a, à la fin ?!
Madeline regardait maintenant son mari. Puis, à nouveau, elle regarda le cahier et finit par s’expliquer :
– Le cahier…
Le vieux Matinus, qui s’était toujours montré plus patient avec ses légumes qu’avec sa femme, n’y tenait plus :
– Eh bien ! Quoi le cahier ?
– Le cahier a effacé quelque chose…
Avant même qu’elle n’ait fini de parler, Matinus s’était emparé du cahier et le scrutait attentivement. Oui, en effet, le cahier avait effacé quelque chose. Ou plus exactement, il avait ajouté quelque chose : le point final que Matinus avait apposé à la fin de l’histoire d’Ignace s’était transformé en trois points de suspension… Comme ceux-là, parfaitement !
Le vieux Matinus n’en croyait pas ses yeux. Il regarda à nouveau sa femme, interloqué lui aussi et demanda :
– Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?
– Je ne sais pas mon vieux Matinus. Peut-être est-ce une défaillance du cahier. C’est un rescapé après tout, peut-être est-il un peu malade, lui aussi…
– Oui. Peut-être. Tout de même, c’est étrange. Donne moi donc de quoi effacer ces points de suspension. Notre histoire est finie, pourtant… Je ne comprends pas. Nous avons bien trouvé une Valeur et le cahier avec son oeil clairvoyant ne la refuse pas puisqu’elle ne s’efface pas…
D’un geste, le vieil homme attrapa la gomme que sa femme lui tendait et effaça soigneusement deux points afin de n’y laisser que son point final. Là.
Mais le cahier, avec sa volonté propre, insista: à nouveau, deux points vinrent compléter le point final de Matinus pour faire apparaître des points de suspension…
Cette comédie dura deux bonnes minutes: chaque fois que Matinus effaçait deux points, le cahier les ajoutait, inlassablement.
Madeline s’anima soudain:
– J’ai une idée, Matinus, cesse donc d’effacer ces points de suspension et écoute un peu.
Matinus posa sa gomme, regarda sa femme et attendit.
– Le cahier essaye peut-être de nous dire quelque chose.
– Ah oui ? Et que veut-il nous dire ? J’ai raconté l’histoire d’Ignace entièrement, je ne peux rien y ajouter…
– Non, tu ne peux pas ajouter quoi que ce soit à l’histoire d’Ignace mais peut-être peux-tu raconter une autre histoire…
– Une autre histoire ? Mais pourquoi ? Nous avons parlé d’une Valeur…
– Oui, c’est vrai… Mais nous avons trouvé d’autres Valeurs, à Pouilhou. Peut-être ce cahier le sait-il et peut-être qu’il souhaite que nous en écrivions une autre.
– Une autre Valeur ? Une autre histoire, alors, tu veux dire ?
La vielle Madeline opina du chef, concentrée. Elle finit par ajouter :
– Oui, une autre histoire, ça doit être ça…
Matinus s’absorba dans ses pensées et médita l’idée de sa vieille femme quelque secondes durant lesquelles on n’entendait plus que le crépitement du bois qui brûlait dans la cheminée. Soudain, il fit claquer sa langue et s’exclama :
– Tu as peut-être raison ! Essayons d’écrire une autre histoire. Si ce n’est pas ce que veut le cahier, nous le saurons puisqu’il l’effacera ! Et si c’est bien ce qu’il voulait, nous pourrons mettre un point final à ce récit et le transmettre à tous les enfants !
Matinus attrapa le cahier, l’ouvrit à la dernière page sur laquelle il avait écrit, puis il saisit son crayon et soudain, il s’arrêta net :
– Mais, quelle histoire allons-nous raconter ? Et à propos de quelle Valeur essentielle ?
Les noisettes dans les yeux de Madeline souriaient. Manifestement, elle avait déjà sa petite idée quant à la nouvelle histoire qu’ils pouvaient écrire pour satisfaire la volonté propre et le jugement sage de leur cahier… Comme elle ne voulait pas faire attendre son mari trop longtemps, elle lança :
– Nous allons raconter l’histoire de Gaston ! »
Matinus la scruta quelques secondes. Il fit claquer sa langue, ce qui signifiait qu’il était d’accord : l’histoire de Gaston était formidable, il l’admettait. Gaston possédait une Valeur inestimable qui avait tout à fait sa place dans un cahier de Transmission. C’est ainsi que le vieux Matinus se pencha sur la page du cahier pour continuer à écrire…

Contes écolos pour petits et grands #1 et #2

Hermyane étant submergée pas de nouveaux indices virevoltants de toute part – les pigeons Voyageurs, tout ça, tout ça et en ayant ras le cul de cette enquête de merde sur la dérobade de la Rouma; elle a demandé à Aube Doursier de prendre le relais : pour les trois ou quatre lecteurs – peu nombreux d’accord et cependant fidèles et c’est une prouesse, de nos jours. Donc, Hermyane, s’étant mise au Vert pour ses congés a décidé de vous faire Partager les contes écologiques de la Doursier qui s’y connaît en verdure de toute sorte! Personne ne l’ignore plus, désormais…

 

Contes écolos #1

LES CONTES DE POUILHOU…

Il était une fois, un monde sombre et désolé.
Un monde où les enfants n’aimaient plus jouer dehors.
Sans doute parce que la Brise n’était plus légère et parfumée mais lourde et puante.
Ou parce qu’il n’y avait plus ni moineaux, ni hérissons, ni écureuils à suivre, dehors. Seulement des voitures à éviter.
Les enfants l’ignoraient, mais le monde avait été différent.
Il avait été magique…
La Brise, au printemps, chargée de mille parfums de terre, d’insectes et de fleurs, amenait avec elle des centaines de milliers d’êtres aux pouvoirs inimaginables!
Ces minuscules créatures savaient tout ce qu’il y a à savoir sur la Vie. Elles faisaient généreusement profiter de leur connaissance infinie, volant d’une fleur à l’autre, bourdonnant gaiement: après leur passage dans les airs, les fruits mûrissaient sur les arbres et les plantes sortaient de terre.
Oui, c’était vraiment magique.
Mais les enfants l’ignoraient car la Brise avait disparu…
Elle avait été chassée par un souffle lourd et chaud et les minuscules créatures ne pouvaient pas y survivre.
Certains murmuraient que c’était là le souffle putride d’un dragon mais nul ne l’avait encore vu.
Ainsi, les arbres avaient cessé de faire des fruits et la désolation s’était abattue sur le monde…
Un monde où les enfants n’aimaient plus jouer dehors car ils préféraient jouer à faire semblant.
Ils faisaient semblant de courir dans l’herbe.
Ils faisaient semblant de nager avec des poissons qui n’existaient pas. Ils faisaient semblant de cultiver du maïs et de nourrir des poules et des vaches.
C’est qu’ils n’avaient pas toujours le choix: le souffle chaud qui avait chassé les créatures de la Brise avait dispersé son odeur putride partout.
Ainsi, il n’y avait presque plus de terre où semer des graines, si peu de cours d’eau foisonnants de poissons avec lesquels nager, trop de vaches mal nourries et malades…
Puis, en grandissant, ces enfants qui n’avaient jamais joué dehors et qui n’avaient appris qu’à faire semblant, faisaient eux aussi des enfants qui ne connaîtraient ni la Brise chargée de parfums, ni les centaines de milliers de créatures qui faisaient naître les fruits sur les arbres.
C’était un monde bien sombre et désolé, en vérité…
Certains prétendaient toujours que l’air putride qui ne cessait de gagner du terrain était le souffle chaud d’un dragon qui rodait mais nul ne l’avait encore vu… Et les gens tombaient gravement malades.
La nourriture était toxique, l’air pollué, l’eau qui jaillissait du sol était sale.
Mais pire encore que tout cela, les gens souffraient d’un mal plus terrible, un mal qui s’attaquait à l’esprit: ils étaient si troublés qu’ils n’avaient plus conscience d’être malades. Ils avaient oublié la Brise, les créatures et la Vie. Ils ne savaient plus ce qui est essentiel, ils ignoraient tout de l’herbe, du maïs, de l’eau ou des vaches. Ils ne savaient plus rien, ils n’avaient plus rien à apprendre à leurs enfants, ils avaient fait semblant trop longtemps…
Mais comme ils ne parvenaient pas à le voir, la maladie avait pu s’installer définitivement dans leurs esprits.
Et alors que les enfants faisaient toujours semblant de jouer dehors, leurs parents faisaient semblant d’être occupés à des choses importantes, des choses dont ils prétendaient tirer profit pour le bien de tous…
De cette façon, ils pouvaient persister à ignorer que le souffle putride allait finir par gagner et les ensevelir à tout jamais dans les ténèbres…

Fort heureusement, quelque part dans les montagnes que le souffle du dragon n’avait pas pu atteindre, la Brise avait continué à souffler au printemps. Et les minuscules créatures qui l’accompagnaient avaient fait naître les fruits dans les arbres!
En ce lieu protégé, les fleurs et les plantes jaillissaient toujours du sol. L’eau coulait, claire et puissante, par des sources fraîches et cachées.
Les minuscules créatures s’étaient réfugiées là, fuyant le souffle putride et destructeur.
Là, dans ces montagnes, elles pouvaient continuer à disperser aux quatre vents leurs pouvoirs extraordinaires.

Et elles n’étaient pas les seules à avoir choisi cet endroit: moineaux, hérissons, écureuils et tant d’autres encore les avaient imitées!
C’est que cet endroit, épargné par le souffle, possédait des pouvoirs magiques capables de lutter contre le brouillard épaississant qui menaçait d’ensevelir le monde.
Plus important encore, il possédait deux gardiens, déterminés et féroces…

Contes écolos #1 bis
… Il était une fois, dans un petit hameau de montagne isolé du reste du monde du nom de Pouilhou, un très vieux monsieur qui s’appelait Matinus et sa très vieille femme qui s’appelait Madeline.
Matinus était vieux mais plein de vigueur. Depuis plus d’un demi-siècle, il semait des graines. Il avait le dos courbé comme un arc prêt à décocher et l’esprit vif comme une flèche. Ses yeux brillaient toujours de malice.
Madeline était vieille aussi et son visage était ridé comme une figue séchée. C’est que Madeline avait beaucoup ri et beaucoup pleuré dans sa vie, les larmes et les rires avaient creusé des sillons sur sa peau fine.
Matinus et Madeline étaient bien vieux, oui.
Pourtant, ils étaient encore bien loin de la tombe!
Et leurs activités quotidiennes résonnaient à Pouilhou depuis si longtemps que tous les croyaient installés ici depuis toujours…
Ce soir-là, Matinus était agité.
Madeline le comprit tout de suite en l’entendant maugréer tout seul. Son vieux mari cherchait quelque chose, qu’apparemment, il ne trouvait pas.
« Eh bien, qu’as-tu, Matinus, à rouspéter de la sorte? On doit t’entendre au-delà du ciel!
Le vieux Matinus, en effet, n’avait pas l’air content:
– Je cherche le cahier. Où diable as-tu rangé ce maudit cahier? Toi et tes manies de tout ranger et de tout changer de place!
Madeline, qui câlinait une vieille chatte tigrée allongée sur ses genoux, ne cilla pas. Elle avait l’habitude d’essuyer les foudres passagères de son impétueux mari. Ce qu’il cherchait devait être important pour qu’il en vienne à l’accuser…
Enfin, le vieux Matinus poussa un cri de victoire:
– Je l’ai! J’ai trouvé le cahier! »
Le cahier n’était pas un cahier comme les autres.
C’était un cahier de Transmission. Mais il ne s’agissait pas de transmettre n’importe quoi!
Non, c’était un cahier qui possédait une volonté propre, un esprit clairvoyant ainsi qu’une fonction très précise: il devait servir à un parent afin de transmettre une Valeur à son enfant…

En effet, lorsqu’un parent avait atteint un âge sage et avancé, il devait y écrire, à l’attention de son enfant, quelle avait été la Valeur qui avait changé sa vie. Celle qui lui avait permis de devenir un adulte accompli. Il devait également expliquer, à l’intérieur du cahier, comment il avait trouvé cette Valeur et à quoi elle lui avait servi.
Mais attention! Le cahier de Transmission, doté de sa volonté propre et de son esprit clairvoyant, avait le pouvoir de refuser la Valeur inscrite en ses pages, si celle-ci ne lui paraissait pas authentique…
Ce qui arrivait de plus en plus fréquemment, depuis que les gens ne savaient plus que faire semblant. Les parents faisaient semblant d’avoir travaillé dur toute une vie pour trouver une Valeur. Alors, le cahier, qui ne tolérait pas le mensonge, l’effaçait et attendait que le parent cherche vraiment. Ce que les parents ne savaient plus faire. Ça aussi, ils l’avaient oublié…
C’était pourtant un spectacle extraordinaire que d’offrir un cahier doté d’une Valeur à un enfant…
Car la Valeur, après avoir été inscrite et acceptée par le cahier, lorsque l’enfant posait ses yeux dessus pour la lire, se transformait en une toute petite fée ailée, faite pour virevolter dans la Brise avec les autres minuscules créatures. Ce qu’elle faisait! Et avec quelle adresse! Mais la Valeur ne se contentait pas de virevolter dans les airs. Elle avait, elle aussi, une fonction très précise: elle devait aider l’enfant qui l’avait fait naître d’un regard à grandir.
Ainsi, en virevoltant toujours, les Valeurs murmuraient tout bas des tas de choses aux enfants: des choses chaudes et douces comme le vent d’été pour consoler, des choses parfois plus dures et cassantes, comme une bise d’hiver, pour apprendre, des choses imprévisibles et amusantes comme la Brise au printemps et parfois aussi des choses très sérieuses, aussi sérieuses que le vent d’automne qui emporte les feuilles mortes…

Matinus contemplait son cahier de Transmission avec une certaine crainte: c’était le dernier cahier de Transmission.
Les autres avaient été vidés de leur volonté et de leur esprit par le souffle putride. De toute façon, les parents étaient désormais trop malades pour y inscrire quoi que ce soit de valable et l’air était trop pollué pour que les Valeurs puissent rejoindre la Brise qui avait, en prime, disparu presque partout…
La vérité, c’est qu’il ne restait plus qu’un seul cahier de Transmission pour tous les enfants de la terre.
Et malheureusement, sans cahier de Transmission, plus aucune Valeur ne pouvait prendre vie sous le regard émerveillé d’un enfant…
Matinus contemplait toujours son cahier en le retournant lentement entre ses vieux doigts noueux.
Madeline regardait les doigts de son mari et la vieille chatte qui ronronnait regardait Madeline.
Puis, les deux époux s’observèrent un bref instant en retenant leur souffle. C’est Madeline qui parla la première:
« Nous n’avons pas le droit d’écrire dans le cahier… C’est bien dommage.
– Pas le droit? Et pourquoi n’aurions-nous pas le droit?
Même s’’il connaissait parfaitement la réponse à cette question, Matinus attendait que ce soit sa femme qui y réponde:
– Parce que le cahier doit servir à transmettre une Valeur à notre enfant et que nous n’avons pas d’enfant…
Madeline reprit ses caresses à l’attention de la vieille chatte tigrée qui ronronnait toujours, imperturbable quand il s’agissait de voler un moment à sa maîtresse toujours occupée. La vieille femme plongea son regard couleur de noisette dans les flammes de la cheminée, un sourire triste et fatigué sur le visage. Elle songeait à tout ce qu’ils pourraient écrire dans ce cahier, si seulement il le permettait. C’est qu’ils avaient trouvé en ce lieu tant de Valeurs et qu’elles leur avaient été si utiles. Des enfants devraient pouvoir en bénéficier, pour les aider à grandir, songeait-elle.
Mais la règle était la règle.
Matinus, qui feuilletait les pages blanches du cahier en question, pensait à la même chose et il sentit son coeur se serrer un peu. Irrité, il s’exclama:
– Ce n’est pas possible! Il doit bien exister un moyen! Il faut que l’on permette à ce cahier de Transmission de faire naître une Valeur, au moins une dernière fois. Nous ne pouvons pas laisser passer la dernière chance qu’il reste à une Valeur de rejoindre la Brise et de chuchoter des choses aux enfants, si? Ce serait terrible!
– Je sais bien, mon vieil amour, je sais bien… Mais nous n’avons pas d’enfant et le cahier de Transmission précise bien dans sa notice que seul un parent qui dispose d’une authentique Valeur peut l’inscrire en ces pages à l’attention de son enfant. C’est écrit là, tu vois? Si nous ne remplissons pas ces conditions, le cahier effacera tout ce que tu écriras!
Le vieux Matinus devait bien l’admettre, sa femme avait raison: il avait la notice du cahier sous les yeux. Il contempla la cheminée et se laissa bercer lui aussi un instant par le va-et-vient des flammes dans l’âtre. De longues minutes s’écoulèrent ainsi, lentement, au rythme apaisant des ronronnements qui n’avaient pas cessé.
Tout à coup, Matinus chuchota:
– Il y a bien les enfants de l’épicière. Combien de fois sont-ils venus jouer avec le chien ou assister aux naissances à Poulaillhou? ça pourrait compter, non?…
Le regard de Madeline étincela:
– Mais oui! ça pourrait compter, peut-être… Il y a aussi les petits enfants de la factrice. Tu te souviens, chaque année, pendant leurs vacances, ils venaient chercher des oeufs et des framboises? Ils ne rataient jamais une occasion.
– C’est vrai. Et les petites jumelles du hameau voisin, il me semble que je les vois encore arriver sur leur bicyclette, pour le goûter, les jours de four à pain!
– L’une d’elle adorait le pain d’épices! Tu as raison, tout cela pourrait compter…
– Il n’y a qu’un moyen de le vérifier…
Et déjà, Matinus avait ouvert le cahier à la première page et avait attrapé un crayon. Sa femme l’observait avec un mélange d’angoisse et d’excitation. Elle demanda:
– Que vas-tu faire?
– Je vais écrire sur ce foutu cahier, pour tous ces enfants qui ne sont pas les nôtres mais dont nous nous soucions quand même! Et puis nous verrons bien! Si le cahier efface tout, alors on pourra s’en servir pour allumer la cheminée, voilà!
Un claquement de langue sonore vint appuyer sa décision, ce qui fit sursauter sa femme et bondir la chatte à terre.
Madeline réfléchit quelques secondes et approuva:
– Tu as raison, écrivons pour tous les enfants. Peu importe si ce ne sont pas les nôtres: nous avons des Valeurs à partager et de l’amour dans le coeur… Peut-être le cahier le saura-t-il?
– Evidemment qu’il le saura, c’est un cahier de Transmission authentique…
Matinus venait de poser la pointe du crayon sur le haut de la page blanche. Il attendait. Madeline s’impatientait:
– Eh bien! Qu’attends-tu pour commencer à écrire?
– Mais! Enfin! Je ne peux pas écrire n’importe quoi! Il s’agit de transmettre une Valeur essentielle, une Valeur que nous avons durement cherchée, avant de la trouver.
Les deux vieux époux se mirent alors à réfléchir intensément à cette Valeur qu’ils souhaitaient transmettre à tous les enfants.
Soudain, Madeline eut une idée, et s’approcha de Matinus pour lui serrer la main, toujours immobile et en attente au dessus de la feuille blanche du cahier. Elle chuchotait presque à l’oreille de son mari lorsqu’elle lui dit:
– Il faut parler d’Ignace…
– Mais Ignace n’est pas une Valeur, enfin! C’est une limace!
– Oui. Mais Ignace nous a enseigné une grande Valeur, au fil des années….
Matinus regarda sa femme et lui sourit pleinement: bien sûr, Ignace leur avait appris à cultiver une Valeur! Et quelle Valeur! Une de celle qui méritait tout à fait sa place dans un cahier de Transmission, à l’évidence. Une, bien cachée, qu’ils avaient mis des années à trouver, grâce à Ignace. Ignace savait, par la force des choses, que montrer l’exemple était la seule façon de convaincre. Et il avait su s’y prendre avec Matinus et Madeline…
– Bravo ma vieille épouse! Tu as trouvé une belle Valeur. Voyons maintenant si ce satané cahier saura la reconnaître comme authentique et ne pas l’effacer, puisqu’elle s’adresse à tous les enfants qui ne sont pas les nôtres! »

Contes écolos #2

IGNOCRATIE #88

Moutons

 

Hermyane en avait ras le Cul de cette enquête! Cette Putain de Doursier restait muette comme une Tombe, la photo d’elle et du Zalloueg serrée sur sa maigre poitrine, scrutant les Cieux, les Oiseaux et la Branche de bouleau et Hermyane n’en pouvait plus, de ce silence contemplatif de Boudhaiste à la noix maître de ses émotions. C’était à se demander ce qui l’énervait le plus: ne pas pouvoir tirer quoi que ce soit d’Aube Doursier sur la Rancifos qu’elle voulait absolument coincer pour cette saloperie de dérobade de la Rouma ou ne Rien avoir vu de cette énième relation extra conjugale concernant le Zalloueg et ses infidélités notoires. Pourtant, elle se souvenait de toutes celles à qui il passait des Coups de fil, en douce : quand il l’amenait au Cinoch et l’occupait pendant les pubs avec un Magnum Double Chocolat pendant qu’il restait des heures aux toilettes pour téléphoner à une belle blonde; ou bien avait le culot d’envoyer des Messages à ses belles, tous les jours plus nombreuses, sous des faux noms de beaux, évidemment, et sous ses yeux et chez Béniz, en Prime! Chaque fois qu’elle repensait à ces scènes qui lui avaient fait une violence inouïe dans son âme amoureuse, elle réalisait combien elle avait aimé ce sale type. Qu’il reste donc à sa molle Chus et qu’il sorte donc de sa tête, et de sa Figure-de-Chèvre-Virtuelle, qui, après tout, avait peut-être été bachelorée par quelqu’un d’autre. Nombreux étaient celles et ceux qui connaissaient son goût pour les fleurs, roses rouges ou non, du reste… Drôles d’intentions, dans ce cas. Pourtant, elles n’étaient pas malveillantes: de cela, elle était certaine. Son Intuition, tout ça, tout ça.
Alors, elle envoya la Doursier au diable dans un soupir agacé et décida d’emprunter son chemin de traverse avec ses bottes et de se rendre jusqu’à la petite Rivière dont le fracas apaisait toujours son âme tourmentée par les vibrations de ce monde. Et quand il s’agissait du Zalloueg cela vibrait bien plus fort, du reste: il fallait bien le reconnaître. Comme si ce con-là l’avait Envoûtée ou quelque chose dans ce goût-là.
Bon, elle fut rendue très vite au bord de cette rivière et s’y installa pour se rouler un bon gros joint et se calmer et essayer les méthodes de Boudhaistes à la con de cette Doursier de merde. Cela fonctionna, à peu près. Elle espérait le Vide, dans sa tête: elle n’obtint qu’un silence apaisé et l’écho incessant de ce drôle d’indice qu’elle avait reçu de la Kapital par le biais d’un pigeon rescapé et anonymement. Il s’agissait d’un Haïku Magnifique:
« Jeunesse du Fauve
Bonheur en Sang
Dans un Bassin
de Lait »
P.E.
Ce Haïku lui donnait des frissons dans tout le corps. Elle n’en saisissait pas le sens exactement, elle savait cependant, même si son Pigeon en était revenu, un peu malmené par ses détours dans les rues puants la misère de Sirap, que celui ou celle qui l’avait écrit n’avait rien à voir avec les gens de la Kapital. Elle le sentait dans ses Tripes. Cela avait avoir avec Sela, toujours et toujours: car où qu’elle se trouve, Hermyane avait sa Ville Natale dans l’âme, bien ancrée et bien profondément, du reste.
Elle laissa donc le Haïku lui effleurer délicatement les oreilles, le fracas de l’eau apaiser les battements vifs de son cœur dans sa maigre poitrine et elle songea à tous ceux qui, à Sela et humblement, continuaient à œuvrer pour que ses habitants puissent continuer à faire résonner leurs rires puissants de ténèbres affrontées et vides de méchanceté à l’égard du reste du monde, tout de même, comme Vénus…
Le nom de certains d’entre eux, mélangés à ceux des membres de sa Famille, venait interférer, par-ci et par-là, avec le Haïku qui lui faisait comme du Miel sur le cœur et de l’Huile sur le Feu, tout à la fois. Étrange sensation qui lui tournait la tête. Comme le Zalloueg, songea-t-elle en souriant, avec tendresse. Comme elle voudrait pouvoir l’entendre rire, ce con-là, aussi. Car, lorsqu’ils riaient ensemble, les ténèbres de ses yeux disparaissaient et pour un instant, même bref, elle oubliait toutes les candidates de sa liste de séducteur à la mords-moi-le-nœud et se sentait l’Unique de son cœur. Les noms dans sa tête tourbillonnaient comme des Papillons de printemps aux mille couleurs: Lilindia Sae, VieLys Zongaleï, Sil Es Indaë et d’autres encore dont, évidemment, Enora; et dont la Doursier réclamait toujours la présence: son doux nom était le seul qui traversait ses lèvres charnues et cependant vidées de leur Désir d’avaler la vie à pleine Bouche; et dont Hermyane les savaient pourtant pourvues et cela ne datait pas d’hier! Depuis qu’elle s’était souvenue que la Doursier fréquentait le même bahut que le sien, à la vieille époque: elle la revoyait, rire à gorge déployée et torchée comme tous les autres, les soirs de féria.
Elle se sentait plus calme cependant, elle n’avait toujours pas avancé à propos de la dérobade de la Rouma, et ce Haïku Sublimissime l’avait laissée toute chose. Elle décida de rentrer chez elle, Bordel de merde, pour regarder un film avec Tibouk Kilète et, qui sait, peut-être pour s’offrir un orgasme tout personnel et pour oublier le désert de sa vie sexuelle…
C’est sa mère qui avait raison; toutes ses enquêtes lui grignotaient bien trop la cervelle et finissaient même par lui grignoter sa Patchole qui finirait bientôt toute sèche comme une figue et toute ridée comme celle de la Rancifos!
Définitivement, quelle chiasse, cette enquête!
Cela lui donna envie de regarder Avenue du Décès de ce réalisateur qu’elle comptait parmi ses préférés : Quin Entretian Ton. Sa Patchole attendrait encore un peu; on ne peut pas tout mélanger: Tibouk, les Pop Corn, Quin Entretian Ton et le plaisir de la chair, bordel de merde!

IGNOCRATIE #87

Moutons

 

 

Makto Annistar devrait attendre!
Par un hasard inouï, Hermyane avait reçu un appel d’une vieille amie de sa frangine – les deux diablesses avaient, ensemble, fait quelques quatre cents coups et plus encore! – qui savait où se trouvait Enora Kar San et qui pouvait même lui donner son numéro. D’abord, elles échangèrent à propos du bon vieux temps. Celui où Hermyane, à Sela, devait veiller et hurler sur beaucoup de jeunes dont ses frangines et La Flairrète Cosmeynia Batt Biss, justement. Cette dernière, comme son nom l’indiquait, avait un flair grandiose pour détecter l’imposture, un goût prononcé pour les fleurs, sauvages ou cultivées, et une combativité répandue à Sela. C’est que Sela, avant de devenir une ville abandonnée de tous pour sa pauvreté politique et ses fractures sociales abyssales, avait été une cité houillère dont la plupart de ses habitants avaient gardé quelques Valeurs; celles qui naissent des injustices sociales, économiques et politiques et qui consistent à ne jamais laisser un houilleur s’étouffer : enterré vivant par un coup de Grisou. C’est pourquoi, Hermyane savait qu’elle pouvait toujours compter sur ses habitants, chers à son cœur et à son sens du travail bien fait, en matière d’enquêtes, sordides ou amusantes.
L’intrépide Flairrète lui avait donc un peu parlé des conneries qu’elle avait continué à faire, sans sa frangine qui faisait les siennes de son côté – c’est que, c’est un fait connu de tous: il n’y a que ceux qui ne font jamais rien qui ne se trompent pas. Et le chemin se faisant en cheminant: elles avaient cheminé…
Hermyane savait rire de leurs frasques, tant qu’elle était assurée de leur sécurité, fort relative en Ignocratie comme ailleurs, évidemment. De plus, elle avait elle-même eu pas mal de déboires dans sa vie, et les petites n’avaient pas besoin de le savoir. Même si elles s’en doutaient, évidemment. C’est que toute la ville avait pu voir passer Hermyane, le Zalloueg , la Caline Ogre Niak – qui, comme son nom l’indiquait, pouvait être aussi douce que féroce et bouffer à belles dents blanches, et avec un sourire ravageur, tous les malotrus de la ville! C’est que tout Sela, donc, avait pu voir passer ces trois-là ainsi que leurs nombreux collègues, complètement torchés, les soirs de Féria et pourtant toujours fidèles à leur poste, chaque matin. Même difficiles, les cheveux douloureux à en gerber partout dans les salles de perquisition de leur commissariat de l’époque.
Bref, après avoir évoqué ces Jours vieux et Heureux, malgré leurs relents de Sangria pas très fraîche, Hermyane put obtenir le numéro d’Enora.
Elle lui passa donc un coup de fil pour savoir si elle avait, de son côté, des nouvelles de Mika et de sa belle.
Rien à signaler: Enora continuait à turbiner à Sela, à veiller et à hurler sur ses jeunes de plus en plus difficiles à canaliser – la violence, la pauvreté, la mémoire de la houille, tout ça, tout ça. Et malgré son âge, elle le faisait toujours avec autant d’amour dans le cœur. Malheureusement, elle était bien seule et les gamins furieux en faisaient des belles et des pires ! Seule Caline Ogre Niak était restée sur place pour lui prêter main forte avec ces démons; comme on en trouve un peu partout, du reste, en Ignocratie et ailleurs: les loups ont faim, soif, envie de justice, d’eau potable, de nourriture, d’affection, et cætera, et cætera, et cætera. Vous ne le l’ignorez plus.
C’est pourquoi Hermyane était toujours ravie d’apprendre que Akulo et Alélic avaient un caractère bien trempé, eux aussi, et qu’ils n’hésitaient pas à mettre une patate, par-ci, par-là, à un camarade un peu trop affamé ou assoiffé.
Après ce coup de fil, Hermyane décida de dormir un peu: avant cela, elle fit un tour sur sa Figure-de-Chèvre virtuelle et eut à nouveau le sentiment qu’elle n’était pas la seule à y avoir accès. Le pirate masqué, tout ça, tout ça. Et, chose étrange, alors qu’Enora avait mentionné un vieil ami inquiet pour le Zalloueg et ses amnésies: le Rama; ce dernier avait disparu de la liste de non-amis d’Hermyane.
Se pouvait-il, que quelqu’un enquête sur son enquête et ce afin de la lui saboter? Qui donc, à Sela ou ailleurs, aurait intérêt à faire une chose aussi stupide? Car de l’arrestation de la Rancifos à propos de la dérobade de la Rouma, dépendait l’avenir de tous, y compris les Selasiens!

 

IGNOCRATIE #86

Moutons

 

Lorsque Hermyane essaya de ramasser la photographie tombée au sol, pour la restituer à la Doursier, cette dernière eut un geste brusque pour la lui arracher des mains. L’espace de quelques secondes, presque imperceptibles, Hermyane put lire le feu du volcan dans les yeux farouches et déterminés d’Aube Doursier. Et elle put sentir la force de ses muscles tendus et mus par une volonté évidente. Puis, aussi vite qu’il s’était allumé, le Feu s’apaisa, la respiration de la jeune femme redevint tranquille et calme et l’Eau, en apparence endormie, se réinstalla dans le corps de cette créature Curieuse et pleine de mystères. Lorsqu’elle redemanda à voir son amie Enora Kar San, il y avait du miel dans sa voix. Hermyane savait désormais à qui elle avait affaire: Aube Doursier avait en elle la force désespérée des êtres qui ont morflé, la fureur d’une conscience éveillée et la douceur et la bienveillance d’un cœur qui savait encore aimer et rire, malgré tout le mal qui venait de lui être infligé. Comme Vénus. Comme tant d’êtres, en Ignocratie et ailleurs, vous ne l’ignorez plus. Et elle possédait aussi l’appétit d’une Louve, non pas affamée mais déterminée à faire enfermer Simone Rancifos pour tout le mal qu’elle avait infligé, en toute impunité et lâchement dissimulée derrière ses grandes grilles dorées. Cette bonne femme puait la peur à des kilomètres à la ronde. Soudain, Hermyane ayant laissé de côté la Doursier qui s’était rassise, la photographie contre son cœur et avait repris sa contemplation du dehors, de la branche d’arbre et des oiseaux qui s’y posaient régulièrement; soudain, donc, elle repensa à ce roman de Noris Bian, « Recracha ô leur » dont lui avait parlé avec Passion la Lohfine De Fipriec. Elle tenta le coup et mentionna l’Héroïne de ce texte et sa peur pathologique pour ses enfants, qui les avait conduits, d’escalade apeurée et débile en escalade apeurée et débile, à finir enchaînés dans une cage, comme des bêtes à qui elle venait parfois jeter un peu de nourriture. La Doursier frémit imperceptiblement à l’évocation de cette histoire mais resta toutefois calme et muette. Et Hermyane sentit un frisson lui parcourir l’échine: elle avait bien vu la Simone Rancifos chier au milieu de son hangar secret comme une débile et elle y avait aussi entendu du bruit! Se pouvait-il que ses enfants y soient enchaînés? Pourtant, Sinodul Movic se pavanait librement avec sa nouvelle auto  et Amélia Oursin mangeait tout aussi bien que sa non-mère et enflait à vue d’œil! Cependant, il y avait bien eu du bruit, Hermyane l’aurait juré. Il fallait qu’elle retourne planquer devant ce hangar pour voir, qui ou quoi de bruyant et donc de vivant, cette chiasse de Rancifos y avait-elle enchaîné afin de l’obliger à la regarder démouler son Cake! Quelle horreur!
Mais avant cela, Hermyane devait passer chez elle voir Tibouk et se reposer un peu. Peut-être regarderait-elle une série qui lui avait été conseillée, elle avait oublié par qui, du nom de Makto Annistar et qui dénonçait les risques liés à l’effet de mode dévastateur du Transhumanisme. Celui qui consistait à essayer de faire croire dangereusement aux êtres qu’il pouvait vivre éternellement, ne plus faire ni pipi, ni caca et rester jeunes toute une vie interminable et chiante à souhait!